Le mouvement évangélique

Le protestantisme est une des principales branches du christianisme avec le catholicisme et l’orthodoxie. Au début du 16e siècle, le protestantisme est né du rejet des orientations prises par l’Eglise catholique (par exemple, le rejet de l’autorité du pape), sous l’impulsion notamment de Martin Luther en Allemagne et de Jean Calvin en France. Les guerres de religions ont opposé catholiques et protestants (appelés aussi huguenots) et ensanglanté la France pendant toute la seconde moitié du 16e siècle. Historiquement, deux grands courants ont vu le jour : les réformés (calvinistes) et les luthériens. Ces mouvements protestants se sont fortement développés en Europe du Nord et en Amérique du Nord.

Au sein des communautés protestantes, le mouvement évangélique insiste sur le fait que pour pouvoir bénéficier de ce que Dieu nous donne, il faut faire un effort en sa direction. Il ne s’agit pas de dons gratuits. Par exemple, il faut être adulte et croyant pour pouvoir être baptisé alors que pour les protestants “historiques”, il n’y a rien à faire, même pas  savoir ce que signifie le baptême pour être baptisé car il s’agit d’un don de Dieu.

Le pentecôtisme est un courant évangélique issu d’un réveil, d’une volonté de renaissance, initié par des pasteurs aux États-Unis au début du 20e siècle. Ce mouvement se caractérise par l’importance donnée à la Bible, à la nouvelle naissance, au Saint-Esprit, au baptême adulte, à l’engagement moral de vie ainsi que par l’autonomie locale des Eglises.

Les bienfaits divins ici-bas et maintenant

Le néopentecôtisme, apparu dans les années 1970, introduit de nouvelles caractéristiques comme une plus grande permissivité morale, une plus forte diabolisation du monde, un intérêt pour la vie matérielle, une conquête des médias et une implication dans la vie politique. Son succès résulte d’une articulation réussie entre le christianisme marchand, la réussite individuelle et une morale conservatrice. Sans oublier un rapport décomplexé par rapport à l’argent, c’est la théologie de la prospérité.

Au même titre que le salut, la prospérité, le pardon des péchés, la santé, la richesse et même la libération des influences démoniaques sont promises aux croyants. En citant sans cesse les évangiles, les pasteurs martèlent que celui qui donne recevra au centuple et que le succès est disponible ici et maintenant. Selon les néopentecôtistes, la volonté de Dieu est la prospérité matérielle et financière de chacun. Mais celui qui veut vivre dans la prospérité et l’abondance et empêcher Satan de mettre fin aux bénédictions financières de Dieu, doit traduire sa foi en actes. Il doit donner à l’Eglise (généralement 10% de ses revenus) et la loi divine de compensation s’enclenchera. Plus le croyant donnera, plus il lui sera donné et bientôt se développera un cercle vertueux de prospérité.

Ces discours suscitent d’immenses espoirs, en particulier auprès de populations dont la réalité quotidienne est la souffrance et la misère. Cette invitation à positiver l’avenir éblouit et les shows religieux diffusés à la télévision,youtube,facebook, instagram  sont des promesses vivantes de prospérité bien réelles ou de guérison . Des rassemblements de plusieurs dizaines de milliers de personnes dans des méga-églises urbaines constituent des spectacles grandioses d’une rare intensité. Les fidèles sont subjugués, , par les séances d’exorcisme et de guérison, par les témoignages poignants de miraculés de la vie. Il ne tient qu’à vous d’être partie prenante.  publié dans par Dominique Manga

Comment expliquer le succès du pentecôtisme au Brésil ?

Le pentecôtisme est le courant majoritaire de l’évangélisme au Brésil. À l’époque du dernier recensement, en 2010, 22,2 % des habitants se disaient évangéliques, dont 13,3 % de pentecôtistes. Ce mouvement religieux imprègne l’ensemble de la vision du monde d’une grande partie de ses adeptes.

Au contraire de la France, la religion au Brésil ne s’est jamais vraiment éloignée de la sphère politique. Certes, la séparation entre l’État et l’Église apparaît dans la Constitution de 1891, qui fait du Brésil un État laïque. Mais, dans les faits, cette séparation est restée largement théorique, l’Église catholique ayant conservé une partie importante de son influence politique au cours du XXe siècle.

Cependant, la réussite politique des Églises pentecôtistes depuis la fin des années 1980, marquée par une forte augmentation du nombre de candidats et d’élus pentecôtistes, n’explique pas l’adhésion massive qu’elles suscitent, notamment auprès des classes populaires et, plus précisément, des femmes appartenant à ces catégories. Comment ces Églises ont-elles réussi à attirer un si grand nombre d’adhérentes issues d’un milieu modeste ?

L’adaptation du pentecôtisme au néolibéralisme : l’accent mis sur l’individualité

Il faut, tout d’abord, comprendre en quoi consiste l’ethos pentecôtiste. Selon une étude ethnographique réalisée par l’anthropologue Livia Fialho da Costa en 2011, l’adhésion des classes populaires se fait « naturellement », grâce à un discours qui « leur permet de redonner un sens à leur vie, sens qu’elles avaient perdu au cours de leur trajectoire d’exclusion : le discours de la « possibilité », voire même de la « potentialité », où chaque fidèle peut changer son destin dès lors qu’il emploie les moyens adéquats.

Cela signifie, en général, suivre le chemin tracé par les valeurs de l’Église, fréquenter les cultes avec assiduité et prouver régulièrement sa foi en Dieu – particulièrement à travers des « sacrifices » personnels, comme le don d’importantes sommes d’argent à l’Église. Dans ce cadre, chaque difficulté rencontrée par le croyant est interprétée comme résultant d’un éloignement de Dieu et du « droit chemin » de l’Église, ce qui attire le « démon » – lequel est, lui, perçu comme la source de ces difficultés.

Cet encadrement est diamétralement opposé à celui de la Théologie de la libération, populaire au sein de l’Église catholique en Amérique latine jusqu’au début des années 1990. Ce courant théologique inscrivait les problèmes rencontrés par les individus – difficultés liées à la pauvreté, au chômage, à la violence, etc. – dans le cadre plus large des inégalités sociales. Il partait de l’idée que l’Évangile prêche la libération des pauvres de leurs souffrances et que, pour réaliser ce projet, il était nécessaire pour l’Église de mobiliser des notions issues des sciences sociales, notamment du marxisme.

En étudiant les raisons de l’adhésion des femmes aux CEBs (Communauté écclésiales de base) – des groupes catholiques basés sur la Théologie de la libération –, les sociologues Maria Campos Machado et Cecilia Mariz (1997) expliquent justement que les CEBs ne donnent pas de solutions à des problèmes individuels :

« L’innovation apportée par les CEBs est d’inciter les femmes à s’intéresser à la politique. L’espace public, vu traditionnellement comme masculin, s’ouvre aux femmes des CEBs. Certaines d’entre elles, non contentes de participer aux mouvements sociaux, deviennent des leaders, et même des candidates politiques. […] Dans la vision proposée par les CEBs, pourtant, les questions les plus importantes de la vie privée sont les questions matérielles, dont la solution est à rechercher dans la lutte politique, qui se déroule dans l’espace public. Les questions privées non matérielles, de nature émotionnelle et morale, ne trouvent pas d’espace de débat et de solution dans le cadre des CEBs. De là vient la difficulté relative de ce mouvement catholique […] à attirer plus de participantes en comparaison avec des Églises de matrice pentecôtiste. »

Dans les CEBs, expliquent les auteures, les problèmes relatifs à la sexualité, à la vie familiale, à la violence conjugale, à la discrimination, etc. sont vus comme le reflet de la situation sociale des adhérentes. Il n’est pas surprenant que des ONG, des groupes féministes et des groupes des femmes aient été créés par des femmes défavorisées à partir des réunions des CEBs, dans le but de subvenir aux besoins les plus urgents des mères des milieux modestes, mais aussi de leur faire prendre conscience des questions liées aux inégalités sociales, de genre et de « race » qui persistent dans la société brésilienne.

En comparaison, les Églises pentecôtistes – puisqu’elles attribuent les difficultés à l’éloignement de Dieu – sont beaucoup plus aptes à proposer des solutions « immédiates », en d’autres mots miraculeuses, car ces problèmes sont encadrés dans un discours typiquement néolibéral de responsabilisation de l’individu.

En se nourrissant de ces valeurs de réussite et de responsabilité individuelle, d’ailleurs fortement intégrées et appropriées par les classes populaires brésiliennes, le discours pentecôtiste, dans une certaine mesure, redonne à l’individu sa capacité d’action pour résoudre les difficultés rencontrées dans son quotidien. Pourtant, il est nécessaire questionner l’efficacité de l’action individuelle dans le contexte social fortement inégalitaire au Brésil, un pays où le pouvoir est historiquement aux mains des oligarchies.

Le coût de la vision de monde pentecôtiste

Le coût de cette vision du monde est l’invisibilisation de la société elle-même : la pauvreté, la violence, les inégalités, les discriminations, tous ces problèmes cessent d’exister en tant que résultat de rapports sociaux inégalitaires et d’oppressions systémiques, une fois qu’ils ont été attribués à la présence du démon. Les croyants sont rendus « aveugles » à l’influence des questions macrosociales sur leurs vies personnelles, en se voyant comme des individus atomisés, totalement responsables de ce qui leur arrive – l’action divine, sous la forme de miracles, n’étant possible qu’à partir de l’action de l’individu, à travers sa conversion religieuse.

Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi cette invisibilisation des questions sociales est problématique, voire dangereuse. Le public des Églises pentecôtistes est majoritairement constitué de femmes défavorisées, dont plus de la moitié sont noires ou métisses : selon des données de 2019 et 2020 recueillies par l’Institut Datafolha, 58 % des évangeliques (toutes Églises confondues) sont des femmes, dont 43 % sont métisses et 16 % noires, en sachant que, en 2018, dans l’ensemble de la population brésilienne 9,3 % des habitants se déclaraient comme noirs et 46,5 % comme métis. Dans les Églises néopentecôtistes, les femmes représentent 69 % des fidèles. Il est donc pertinent d’affirmer qu’une majorité des fidèles pentecôtistes sont exposés à des discriminations et inégalités structurelles liées à leur genre, à leur « race » et à leur classe sociale.

L’adhésion au pentecôtisme peut effectivement être particulièrement attirante pour les femmes. De nombreuses études (voir par exemple iciici et ici) montrent qu’elles peuvent retrouver, à travers l’adhésion religieuse de leur compagnon, un apaisement de leur vie familiale.

Les règles auxquelles doivent se plier les fidèles interdisent en effet tout comportement contraire aux valeurs religieuses, comme la violence, l’infidélité, l’usage de drogues, sous peine que les miracles ne se produisent pas. Mais ce calme n’est pas sans contreparties.

L’utilisation du pentecôtisme comme médiateur de la réalité sociale ne permet pas forcément à ces femmes de se reconnaître comme faisant partie de groupes minoritaires – en tant que femmes, non blanches, défavorisées, entre autres – au même titre que d’autres qui partagent les mêmes problèmes. Dit autrement, cette vision néolibérale d’un monde fait d’individus, alliée à une perception religieuse des causes des problèmes rencontrés, rend ces femmes peu investies dans le monde social et politique, dont les moindres tremblements – instabilité démocratique, crises économiques, pandémies… – ont pourtant un impact considérable sur les vies des plus défavorisés.

Dire que le pentecôtisme est le seul responsable de ce désinvestissement serait malhonnête : il n’est pas rare que des femmes et hommes pentecôtistes (en particulier celles et ceux qui appartiennent aux classes moyennes et/ou qui ont eu l’opportunité de se confronter avec d’autres visions du monde, soit par leurs études ou par le contact avec des associations, ONG ou groupes politiques) aient une vision tout à fait sociale et politique de la société.

Des groupes évangéliques féministes et anti-racistes commencent à voir le jour en masse, demandant des changements sociaux à l’intérieur et à l’extérieur de leurs Églises. Pour eux, la religion remplit un rôle de réconfort émotionnel, mais oriente très peu leur vision du monde social.   publié danspar Dominique Manga

                 Auteur

  1. Ana Carolina Freires Ferreira Doctorante en sociologie au Centre Émile Durkheim, Université de Bordeaux