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02 Déc 2020

D’où vient la chaleur de la Terre ?

La Terre chauffe. On sait que la température intérieure augmente quand on s’enfonce dans la croûte terrestre. À 25 km de profondeur, elle atteint 750 degrés ; au centre, on l’estime à 4000℃. Des sources chaudes sont connues depuis l’antiquité et aujourd’hui on utilise la géothermie pour chauffer les appartements. Les éruptions volcaniques, les geysers, les séismes sont autant de signes d’une énergie interne. On mesure un flux thermique moyen émis par la surface de 87 milliwatts par m2, soit un dix millième de la puissance reçue du Soleil, pour une puissance totale émise par la Terre de 47 térawatts, soit plusieurs milliers de centrales nucléaires. L’origine en est restée longtemps un mystère, on sait aujourd’hui que la majeure partie relève de la radioactivité.

Comment naissent les atomes ?

Pour comprendre l’origine de cette chaleur, il faut remonter à la genèse des éléments atomiques.

Le Big Bang a produit de la matière sous forme de protons, neutrons, électrons et neutrinos. Vers 370 000 ans, les premiers atomes se sont formés, les protons attirant des électrons pour donner de l’hydrogène. D’autres noyaux un peu plus lourds, deutérium, hélium, se sont produits en parallèle, c’est ce qu’on appelle la nucléosynthèse primordiale.

Le chemin a été beaucoup plus laborieux pour créer les éléments lourds. Il a fallu attendre la formation des étoiles et les noyaux lourds sont nés par accrétion dans le chaudron stellaire ; c’est la nucléosynthèse stellaire qui a demandé des milliards d’années de gestation. Puis, ces éléments se sont répandus dans l’espace au moment de la mort des étoiles pour se retrouver capturés au niveau des planètes.

La composition de la Terre est donc très compliquée et on y trouve, heureusement pour notre existence, tous les éléments naturels depuis l’hydrogène, l’atome le plus simple, jusqu’aux atomes lourds tels que l’uranium en passant par carbone, fer… et toute la table de Mendeleïev. Les entrailles de la Terre renferment la panoplie des éléments atomiques rassemblés dans différentes couches qui se répartissent selon une structure en oignon.

Notre planète contient tous les éléments représentés dans le tableau périodique des éléments. Scaler, Michka, WikipediaCC BY-SA

On connaît assez mal l’intérieur de notre planète, les mines les plus profondes atteignent au plus 10 km alors que son rayon est de 6500 km. La connaissance expérimentale plus interne est obtenue par mesures sismiques. A partir de telles données, les géologues ont divisé la structure terrestre en différentes strates : au centre le cœur, présentant une partie interne solide et une partie externe liquide, puis viennent les manteaux interne et externe et enfin la croûte. Or la Terre, du fait de sa composition en éléments lourds qui sont instables, est radioactive, et cela suggère une méthode complémentaire originale pour examiner son intérieur et mieux comprendre d’où vient sa chaleur.

Qu’est-ce que la radioactivité ?

Médicaments et cosmétiques contenant une petite dose de radium, au début du XXᵉ siècle. Rama, WikipediaCC BY-SA

La radioactivité est un phénomène naturel très commun et incontournable. Tout sur Terre est radioactif, c’est-à-dire produit spontanément des particules élémentaires, et nous-mêmes nous émettons quelques milliers de particules chaque seconde. L’opinion publique ne s’en effrayait nullement au temps de Marie Curie. Au contraire, on en vantait les bienfaits : on achetait des crèmes de beauté certifiées radioactives et on glorifiait les propriétés des eaux minérales, ce qu’évoque la littérature de l’époque. Maurice Leblanc écrit d’une source thermale qui sauve Arsène Lupin au cours d’une de ses aventures :

« L’eau contient des principes d’énergie et de puissance qui en font vraiment une fontaine de jouvence, principes provenant de la radioactivité stupéfiante. » (Maurice Leblanc, La demoiselle aux yeux verts, 1927)

On connaît divers types de radioactivité, chacun donnant lieu à une émission spontanée de particules et dégageant de l’énergie qui se révèle par un dépôt de chaleur. Pour ce qui va suivre, on s’intéressera à la désintégration de type «beta» qui émet un électron accompagné d’un neutrino. L’électron est absorbé dès qu’il est produit, mais le neutrino a la propriété très remarquable de pouvoir traverser beaucoup de matière sans être arrêté. La Terre entière est transparente aux neutrinos et donc la détection de neutrinos engendrés par les désintégrations radioactives à l’intérieur de la Terre permet, en principe, de jeter un coup d’œil sur ce qui se passe à grande profondeur.

Les géoneutrinos, nom donné à ces particules produites par notre planète, donnent donc une méthode originale d’investigation de la Terre profonde. Encore faut-il les détecter, ce qui est un tour de force puisqu’un neutrino réagit très peu avec la matière. Néanmoins, des détecteurs suffisamment massifs existent et se sont révélés adaptés à une telle recherche.

Les géoneutrinos ont pour sources principales les éléments lourds à temps de vie très longs dont on connaît précisément les propriétés grâce aux études en laboratoire. Il s’agit principalement des éléments uranium, thorium et potassium. Par exemple, la désintégration du noyau de l’uranium 238 donne en moyenne 6 neutrinos en même temps qu’elle libère 52 méga-électron-volt d’énergie portée par les particules émises qui s’arrêteront dans la matière et déposeront de la chaleur. Chaque neutrino porte une énergie autour de 2 méga-électron-volt. Rappelons qu’une énergie de 1 méga-électron-volt correspond, en unités officielles, à 1,6 10-13 joules. Cela signifie que la chaleur totale de la Terre demande environ 1025 désintégrations chaque seconde. Peut-on détecter ces neutrinos ?

Comment voir les géoneutrinos ?

En pratique, on est limité à faire une mesure globale au point où est situé le dispositif qui voit arriver des flux venant de toutes les directions. Il est ensuite compliqué d’obtenir l’information précise sur les origines, la direction d’arrivée ne pouvant être mesurée. Il faut s’appuyer sur des modèles à partir desquels on développe des simulations informatiques. Connaissant les spectres d’énergie de chaque mode de désintégrations et modélisant la densité et l’emplacement des différentes strates géologiques contribuant au résultat final, on extrait un spectre global des neutrinos attendus et on en déduit le nombre d’événements prédits dans un détecteur donné. Ce nombre est toujours très faible : il s’élève à une poignée d’événements par kilotonne de détecteur et par an.

Deux expériences ont récemment contribué à cette recherche : Kamland, un détecteur tapi sous une montagne japonaise pesant 1000 tonnes et Borexino installé dans une galerie creusée sous la montagne du Gran Sasso en Italie et pesant 280 tonnes. Dans les deux cas, le milieu sensible est constitué de « scintillateur liquide ». En effet, pour détecter les géoneutrinos ou du cosmos, il faut mettre en œuvre une détection efficace aux basses énergies : c’est l’excitation d’atomes d’un liquide scintillant. Un neutrino interagit sur un proton et les particules produites se révèlent in fine par de la lumière qu’on sait repérer.

L’expérience Sno+ utilise le détecteur Snolab au Canada, notamment pour détecter des géoneutrinos. SNOLAB

Kamland annonce plus de 100 événements et Borexino une vingtaine d’événements attribuables aux géoneutrinos avec des incertitudes de 20 à 30 %. On ne sait pas remonter à leur point d’émission, mais cette mesure globale – bien qu’assez grossière – suffit pour montrer l’accord avec les prédictions des simulations dans la limite de la faible statistique obtenue.

Ainsi, l’hypothèse avancée dans le passé de la présence d’un réacteur nucléaire au centre de notre Terre, qui aurait été constitué d’une boule d’uranium fissionnant comme dans les réacteurs produisant de l’électricité, est aujourd’hui exclue. La fission est un type de radioactivité non plus spontané, mais simulé.

Dans le futur, on attend la contribution de nouveaux détecteurs plus performants en préparation au Canada, SNO+, et en Chine, Juno, qui affineront notre connaissance sur les géoneutrinos.

« Loin d’être un appauvrissement, l’adjonction à la chose visible de la chose invisible fait plus que de l’enrichir, elle lui donne un sens, elle la complète. » (Paul Claudel, Positions et propositions, 1928) .publié dans par Dominique Manga

AUTEUR 

 François  Vannucci , Professeur émérite, chercheur en physique des particules, spécialiste des neutrinos, Université de Paris

28 Nov 2020

L’arnaque « à la nigériane » : un cyber-banditisme social

Photo : Des jeunes naviguant sur Internet dans un cybercafé à Abidjan le 11 août 2009. Issouf Sanogo/AFP

« Bonjour, cher aimé en Christ… » Qui n’a jamais reçu un de ces spams provenant prétendument d’une riche expatriée française atteinte d’un cancer promettant une forte somme d’argent en héritage, pour peu que l’on fasse une avance de frais sur la transaction ? Ils finissent généralement à la poubelle. De tels « pourriels » seraient-ils condamnés à ne jamais devenir des objets d’histoire ?

Ces « indésirables », largement dédaignés par les sciences humaines et sociales, disent pourtant beaucoup de nous, expéditeurs et destinataires, dans cet entrecroisement de destins sur fond de message électronique.

En confrontant la cinquantaine d’arnaques qui m’ont été adressées ces dernières années à celles que des internautes ont postées sur divers sites, j’ai souhaité mener l’enquête.

Historique de l’arnaque

Une de mes premières surprises a été de constater que l’entourloupe n’a rien de nouveau, puisqu’elle est très proche, dans son procédé, des « lettres de la prisonnière espagnole » apparues lors de la guerre anglo-espagnole (1585-1604) et des « lettres de Jérusalem » rédigées par des voleurs français de la fin du XVIIIe siècle. L’escroquerie se moule dans le contexte sociohistorique, mais aussi technologique, de son époque.

Elle refait son apparition au Nigéria dans les années 1970, où elle est d’abord diffusée vers l’Europe par courrier postal, puis par fax et enfin par Internet. Souvent appelée arnaque « à la nigériane » ou « Fraude 419 » en référence au code pénal nigérian, cette escroquerie à l’avance de frais se développe ensuite en Afrique de l’Ouest francophone, et plus particulièrement en Côte d’Ivoire, dans les années 2000.

Les nouveaux escrocs du web.

Les organismes internationaux, comme Interpol, s’inquiètent de la prolifération de la cybercriminalité africaine. Dans son rapport de 2012, l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) estime que « l’Afrique noire […] développe une véritable culture de l’escroquerie en ligne ». Dès lors, divers reportages mettent en scène la traque des cybercriminels, depuis la plainte en France jusqu’au cybercafé d’Abidjan où le brouteur (escroc) est pris en flagrant délit de rédaction d’un « faux de l’amour », d’une « loterie bidon » ou bien d’autres entourloupes.

L’utilisation de l’empathie comme mode opératoire

C’est toutefois l’arnaque « à la nigériane » qui a retenu mon attention parce que son mode opératoire se fonde sur la fabrique de l’empathie. Dans les versions européennes de l’époque moderne, comme dans la version d’Afrique de l’Ouest actuelle, il s’agit effectivement de créer un entre-soi, un espace de complicité et de confidentialité, afin d’isoler « le mugu » (ou pigeon en bambara) et de le toucher au cœur.

Pour y parvenir, les cyber-escrocs composent le portrait intime de riches expatriées françaises (le recours aux femmes devant renforcer la confiance et l’empathie) en Afrique de l’Ouest et revêtent ces « masques blancs » pour leurrer. Ils dépeignent des « gagnantes », oiseaux migrateurs d’un capitalisme mondialisé, ayant prospéré sur les ressources africaines. Si les fortunes ont été élaborées avec la complicité des gouvernements africains, à l’heure de l’agonie, il n’est toutefois pas question de laisser l’argent à ces États, volontiers jugés corrompus. Dans un dernier élan patriotique, les agonisantes souhaitent faire don de leur argent à un ou une compatriote qui aura pour mission de « sauver » l’Afrique, par la création d’orphelinats ou de centres de soins.

Afin de toucher leurs victimes, les brouteurs réutilisent ainsi les rhétoriques qui ont accompagné les politiques coloniales, puis humanitaires, celles des « missions » des Blancs en Afrique. Et l’arnaque fonctionne justement parce qu’une grande partie des destinataires n’ont pas décolonisé leur imaginaire relatif à ce continent ainsi que leurs propres postures d’« aidants ».

Pour susciter l’empathie et l’adhésion, les cyber-escrocs mobilisent aussi une pathologie présente dans le quotidien des populations du Nord : le thème du cancer révèle pourtant une des failles de l’intrigue. Par moments, les brouteurs perdent la maîtrise du jeu de miroir et ne donnent plus à voir des moribondes françaises, mais des malades africaines, aux prises avec des difficultés de soins. Sous les maillages bien rodés de l’escroquerie, surgissent de véritables récits de soi et des siens.

Les jeunes cyber-escrocs ivoiriens

Cela m’a donné envie de poursuivre l’enquête, de répondre à l’interpellation de ces cyber-escrocs que les anthropologues Boris Koenig et Yaya Koné ont pu interroger lors de différents terrains à Abidjan : des jeunes hommes de 15 à 25 ans issus des milieux défavorisés de la métropole, souvent déscolarisés, mais parfois titulaires de diplômes. Face à un chômage massif, tous peinent à accéder au statut d’adulte, fondé sur la capacité à « entretenir » une épouse et une famille.

Ce texte s’appuie sur l’enquête de Nahema Hanafi, « L’arnaque à la nigériane, spams, rapports postcoloniaux et banditisme social », qui vient de paraître aux éditions Anacharsis. Éditions AnacharsisAuthor provided

Continuer les recherches n’avait pas pour but de tourner les cyber-escrocs en dérision ou de les chasser, à la manière des « croque-escrocs », mais de saisir les enjeux de cette cybercriminalité. J’ai donc suivi pendant plusieurs mois une dizaine de brouteurs sur leur compte Facebook ou Instagram, afin d’appréhender, à partir de leurs propres selfies et commentaires, leurs représentations de soi et, partant, la construction du « masque noir » de brouteur.

J’ai alors découvert de jeunes escrocs au « bara » (ou travail). Érigeant la cybercriminalité en véritable activité professionnelle, ils se dépeignent sous les traits de businessmen consciencieux opérant en solitaire ou en équipe depuis leurs « open spaces à l’ivoirienne » : les cybercafés. Soucieux de se protéger des autorités policières, ils cultivent le culte de la discrétion sur les réseaux sociaux, se gardant bien de dévoiler leurs secrets. Les méthodes d’ingénierie sociale qu’ils emploient, basées sur une manipulation et une emprise psychologique, ne font pas l’objet de grands discours. La monstration des gains suffit à dire leur habileté. D’autres suggèrent leur recours aux forces occultes du vaudou pour « attacher » leurs victimes, signe que ces pratiques pré-coloniales irriguent leurs usages des nouvelles technologies.

Au regard des pseudonymes clinquants (Zala Western Union, Papi Dollar, Maître CFA…) dont les brouteurs aiment se parer, l’ambition première du crime est bien l’enrichissement. Et les cyber-escrocs ne s’en cachent pas, car il s’agit, selon Garçon Brouteur, de « combattre la misère même dans l’agonie ».

Une cyberescroquerie décoloniale ?

Ces pratiques illégales s’insèrent cependant dans une trame sociopolitique qui, loin de se limiter aux débuts du XXIe siècle, s’enracine dans l’histoire de l’Afrique de l’Ouest et de ses relations avec les anciennes puissances esclavagistes et coloniales. La prédation cybercriminelle est effectivement moralisée par nombre de brouteurs indiquant qu’ils volent aux riches/Blancs pour redistribuer aux pauvres/Noirs.

En composant le masque d’un bandit au grand cœur, les cyber-escrocs proposent une version amendée d’un Robin des bois décolonial, mêlant enjeux sociaux, raciaux et économiques, par leur articulation du thème de la redistribution (le butin) à celui de la réparation (de l’esclavage et de la colonisation). En cela réside la portée politique de l’escroquerie. Les poches pleines, les brouteurs mettent en œuvre une véritable esthétique du ruissellement, depuis les maquis (bars) d’Abidjan, où ils dilapident le magot par de généreuses offrandes aux DJ locaux, mais aussi par des redistributions moins bling bling du capital, la plupart le destinant à l’entretien de leur famille.

Commissaire 5500, célèbre brouteur, distribue une partie de ses gains.

Le pouvoir de leurrer des brouteurs s’accompagne dès lors d’un versant matériel (le pouvoir d’appropriation) et d’un versant symbolique (l’inversion des hiérarchies sociales). L’arnaque « à la nigériane » métamorphose en effet la relation avec l’ancien colon ; elle est fondamentalement une expérience d’émancipation et d’empouvoirement, car les cyber-escrocs réutilisent à leurs fins les rhétoriques occidentales (coloniales et humanitaires) pour résister à l’assujettissement et aux rapports d’inégalités que présupposent les reconfigurations de l’idéologie coloniale. Ils retournent ainsi à leur profit les logiques compassionnelles leur assignant un statut d’individus fragiles qu’il convient d’aider.

La cyberescroquerie comme modalité de transformation sociale, voilà ce que clament les brouteurs sur les réseaux sociaux, où ils évoquent le monde qui les entoure et les moyens qu’ils conçoivent pour y prendre place. « Pas besoin de faire une classe de lettres pour gruger un Blanc », s’exclame Le Milliardaire ! Les brouteurs, dans leur affirmation d’une revanche du Sud, semblent se parer de l’aura des bandits sociaux (théorisés par Eric Hobsbawm). Les valeurs qu’ils mettent en scène reconduisent toutefois un capitalisme néolibéral viril. La loi des cybercriminels est faite de performance, de concurrence et d’un certain mépris des faibles, incapables de se hisser hors de leur condition sociale. En toute chose, il s’agit d’atteindre le sommet. À ceux qui s’évertuent à combattre le primat du capital, ils répondent par les affres de la nécessité : « Être riche est une obligation chez nous », assène le célèbre President Extractor.

Par la marge, les brouteurs ivoiriens semblent donc proposer un nouveau modèle d’accomplissement social, dont ils élaborent les contours virils sur les réseaux sociaux, pour répondre aux difficultés des jeunes hommes défavorisés. Loin des clichés sur les capacités physiques ou artistiques des jeunes Noirs qui les conduisent à envisager des carrières de sportifs ou de chanteurs, l’arnaque « à la nigériane » valorise leur ingéniosité, et leur intelligence. Derrière la poétique de l’ostentation, qui dit sous les feux de la gloire et le brillant des montres tout le dénuement qui a précédé, s’inventent d’autres possibles – aussi criminels soient-ils – où se construit un eldorado africain, quoique virtuel, prélude à une forme de décolonisation culturelle. Ici, c’est l’argent qui migre. Autant de rêves et d’aspirations bien hâtivement supprimés par nos messageries électroniques   .     Publié dans par Dominique Manga

Auteur

    Nahema  Hanafi : Maîtresse de conférences en histoire moderne et contemporaine, Université d’Angers

27 Nov 2020

« Barcelone ou la mort » : au Sénégal, des femmes et des hommes en quête d’avenir

photo : Un migrant du Sénégal secouru à bord du navire de l’ONG Sea Watch 3, le 31 janvier 2019 au large des côtes du sud-est de la Sicile en Italie. Federico Scoppa/Afp

Depuis le mois de septembre 2020, l’ampleur des départs en pirogue d’émigrants du Sénégal vers les îles Canaries a interpellé les politiques et ému l’opinion publique, informée des naufrages répétés et des pertes en vies humaines au large de Dakar.

Selon le ministère de l’Intérieur espagnol, plus de 16 700 immigrants sont arrivés aux Canaries depuis le début de l’année 2020. L’OIM considère qu’au moins 414 personnes seraient mortes cette année en tentant de rejoindre l’archipel espagnol.

Les migrants d’Afrique subsaharienne ont repris la route Atlantique en raison des récents accords conclus entre, d’une part, l’Europe et, de l’autre, la Libye, la Turquie et le Maroc, qui visent à fermer les routes migratoires de la Méditerranée.

Tous souhaitent comprendre les motivations de ces candidats à « Barça wala Barsakh » (Barcelone ou la mort), issus d’horizons géographiques et sociaux variés. Les îles Canaries, territoire espagnol, constituent un tremplin vers l’Espagne continentale. Ainsi, après quarante jours dans les camps installés sur cet archipel, sans décision judiciaire justifiant une expulsion du territoire, il est prévu que les candidats à l’immigration soient transférés en Espagne (partie continentale) et libérés.

Cet article, tiré de l’étude « Immobilité sociale versus mobilité sociale – Les causes profondes de l’émigration internationale », entend déconstruire les idées reçues sur les causes de l’émigration et faire entendre le point de vue subjectif des acteurs de la migration afin de rendre compte des conditions dans lesquelles se construit la décision d’émigrer.

Des idées reçues à déconstruire

Des travaux scientifiques récents invitent à repenser le lien entre migration et développement, et rappellent que ce ne sont pas les plus pauvres qui migrent. Trois idées connexes s’ensuivent. D’abord, le seul facteur « misère » ne vaut pas : les personnes ne quittent pas leur pays uniquement pour un motif économique. Ensuite, il a été démontré que la migration a tendance à accroître le développement des pays d’origine, notamment via les remises, les transferts de fonds et la création d’emplois par les migrants qui investissent dans leur pays d’origine. Enfin, de nombreux travaux soulignent que le développement accroît la mobilité plutôt qu’il ne la réfrène : émigrer nécessite des moyens financiers dont ne disposent pas les populations les plus déshéritées.

D’où notre volonté, de dépasser l’approche de la migration par des déterminants extérieurs et de penser l’émigration « de l’intérieur », de se placer du point de vue des candidats au départ et de ceux qui ont fait l’expérience de la migration.

Si nous ne pouvons nier que l’espoir d’une vie meilleure a des effets sur le déplacement d’individus ou de collectifs, les conceptions « économicistes » et déterministes des migrations restent partielles et insuffisantes pour une pleine compréhension des causes de l’émigration sénégalaise actuelle. En défendant la nécessité d’adopter un autre point de vue et de formuler de nouvelles questions, cet article invite à dépasser les approches mettant en avant la causalité économique, ainsi que celles qui privilégient le « paradigme aventureux ».

Les entretiens, réalisés en 2019 au Sénégal auprès d’artisans, de pêcheurs, de diplômés du supérieur sans emploi et de jeunes en rupture scolaire, femmes et hommes, du monde rural (bassin arachidier) ou urbain (Mbour, Thiès, Yeumbeul), témoignent des causes de l’émigration récente du Sénégal vers l’Europe, via la route des Canaries.

Emigrer, une exigence sociale

La crise de la gouvernance des systèmes éducatif et politique induit une dévaluation des diplômes et un déclassement sur le marché du travail. Ces évolutions accentuent les inégalités, sociales et économiques, et brisent l’ambition des jeunes qui souhaitent être des acteurs de développement. Cette perte de confiance dans l’efficacité de l’action publique et dans l’éthique en politique s’exprime en milieu rural comme en milieu urbain. Un jeune du Bassin arachidier explicite les failles du système et les injustices ressenties :

« On ne doit pas s’étonner que les jeunes partent au péril de leur vie, tentent leur chance dans les pirogues ; ils savent pertinemment qu’ils peuvent y rester mais ils ne peuvent pas concevoir d’être dans cette misère avec tous leurs diplômes. Ici, si tu n’as pas de moyens financiers, tu es insignifiant, personne ne te considère, et c’est pourquoi les gens partent. »

Ces questionnements expriment une demande de justice sociale, plus précisément une demande d’égalisation des chances dans les domaines de l’emploi et de l’éducation.

Des trajectoires de promotion sociale dans l’impasse

Cette demande d’égalisation des chances dans les domaines de l’emploi et de l’éducation est posée par des candidats à l’émigration, femmes et hommes, âgés de 25 à 39 ans, dotés de diverses qualifications professionnelles.

Tous sont convaincus de la qualité de leurs compétences ainsi que de l’opportunité et du potentiel de leur métier. Mais, ils regrettent le manque de reconnaissance de leur savoir-faire et du travail accompli, et les difficultés rencontrées pour améliorer leur outil de travail et accroître leurs revenus. Un jeune capitaine de pêche de Mbour explique ainsi :

« Si nous, les pêcheurs, on avait un peu de soutien dans notre travail, on n’aurait pas besoin de partir en Europe parce qu’aujourd’hui, avec notre métier, on peut gagner plus d’argent que celui qui est en Europe. C’est l’un des métiers les plus rentables, mais c’est qu’on n’a pas assez de moyens et on n’a pas de soutien. »

Des filets de pêche abandonnés sont visibles le long du littoral à Mbour le 17 novembre 2020. Le manque de travail pour les jeunes et la diminution des stocks de poissons poussent les jeunes pêcheurs sénégalais à tenter l’émigration par tous les moyens. John Wessels/AFP

Plus globalement, les artisans et les pêcheurs soulignent une sous-exploitation de leur capital humain, qu’ils attribuent à la difficulté d’épargner (en raison du poids des dépenses domestiques, aux conditions de prêts inappropriées à leur situation et au contexte social, notamment lorsqu’ils prévoient l’hypothèque de biens comme la maison ou la voiture) ; aux difficultés d’accès aux aides publiques ; et à la « concurrence déloyale, liée à des droits de pêche et des marchés dans le bâtiment, attribués à des sociétés étrangères, sans qu’elles n’aient obligation d’employer de la main-d’œuvre locale ».

Pour toutes ces raisons, l’émigration est vue comme une forme d’action visant à acquérir une expérience professionnelle reconnue et une capacité d’épargne par l’accès à des revenus supérieurs (à travail égal) et une « mise à distance » des obligations familiales quotidiennes.

« Ce qui pousse les gens à faire l’aventure, explique un candidat à l’émigration rencontré pendant l’enquête, c’est que c’est plus facile d’économiser à l’extérieur qu’ici ». « Celui qui n’est pas là, il a le temps d’économiser et c’est lui qui est bien vu ; la famille ne se rend pas compte que celui qui est là n’a pas le temps d’économiser à cause de la famille », confirme un autre.

Dévaluation des diplômes et déclassement sur le marché du travail

Parallèlement, le discours des personnes diplômées, du bac à l’enseignement supérieur (master/ingénieur), est sans ambiguïté. Elles dénoncent la dévaluation des diplômes, qui conduit à un déclassement sur le marché du travail. Il s’agit de femmes et d’hommes, âgés de 25 à 35 ans, la plupart célibataires, faute de ressources pour prétendre à un mariage.

Pour ces jeunes, une seule interrogation : « Les jeunes n’ont jamais été autant diplômés ; s’insèrent-ils mieux professionnellement pour autant ? » Cette question, au centre des débats, en appelle d’autres : jusqu’à quel point la « massification scolaire » a-t-elle porté ses fruits en termes de mobilité sociale ? Et en se diffusant, le diplôme a-t-il perdu de la valeur, face à une offre d’emplois hautement qualifiés qui n’évolue pas au même rythme ?

Ces questionnements portés par des jeunes diplômés expriment une double aspiration : qu’entre diplôme (savoir et maîtrise des savoir-faire) et rémunération, la relation soit établie et, qu’au-delà de la sphère professionnelle, le diplôme confère un statut social.

Or, tous ont le sentiment qu’aujourd’hui « le diplôme ne constitue plus un passeport fiable pour l’accès à l’emploi » et n’est « plus l’indicateur privilégié du mérite ».

Ils attribuent cela aux entreprises qui font primer sur les diplômes une logique d’économie salariale, conduisant à une sous-qualification des personnels dont les critères de recrutement restent relativement obscurs et largement empreint d’une logique de népotisme. À quoi s’ajoute le « complexe des entreprises » qui fragilise la « valeur d’échange » des diplômes nationaux publics sur le marché du travail. À diplôme égal, les perspectives d’embauche diffèrent selon que l’on a réalisé (ou non), au moins partiellement, son cursus universitaire à l’étranger et/ou si l’on a (ou non) une expérience professionnelle à l’étranger (Europe, Canada, États-Unis, prioritairement).

Un jeune diplômé en ingénierie mécanique témoigne :

« J’ai présenté mon CV à deux grandes entreprises ; l’une à Dakar, l’autre vers St. Louis. Les deux DRH m’ont posé la même question : tu connais quelqu’un qui travaille ici ? J’ai répondu non. Le même conseil m’a été donné : reprends ton CV, ne perds pas ton temps et ne me fais pas perdre le mien. »

L’émigration est alors conçue comme une « stratégie compensatoire », même si elle inclut, « dans le pays d’immigration, un déclassement sur le marché du travail supérieur à celui vécu au Sénégal », et un recours à des voies illégales.

Toutefois, les critères économiques et politiques seuls ne sont plus suffisants pour comprendre la décision d’émigrer et le choix périlleux de la « route des Canaries ».publié dans par Dominique Manga  (source The Conversation)                                                   

      Auteur   

Nelly Robin  , Chercheure en géographie, Institut de recherche pour le développement (IRD)

25 Nov 2020

Inondations en Afrique : une nouvelle ère hydroclimatique

 Photo : Des enfants dans une rue inondée par la crue du Niger à Niamey, le 27 août dernier. Boureima Hama / AFP

Nulle région au monde n’est à l’abri des dégâts causés par des crues exceptionnelles, que ce soient celles qui ont touché l’Europe centrale en 2002 ou le Mississippi en 2011, ou bien des phénomènes plus localisés du type des crues-éclairs qui ont ravagé l’arrière-pays niçois en cet automne 2020.

En pirogue dans les rues de Niamey le 5 septembre 2020. Oumoukaltoum HamagarbaAuthor provided
ce qui s’est produit cet été dans certaines régions du Sahel et singulièrement dans celle du cours moyen du fleuve Niger présente cependant toutes les caractéristiques d’une entrée dans une nouvelle ère hydroclimatique.

Aujourd’hui l’intensification climatique se manifeste essentiellement sous forme de chocs localisés, dont les effets se propagent à l’ensemble de la sous-région, qui joue un rôle d’amortisseur. La poursuite de l’augmentation des températures va accroître l’intensité et l’extension de ces chocs, générant des déséquilibres socio-économiques de grande ampleur, une tendance dont les inondations de cette année sont peut-être un signe avant-coureur.

Réchauffement climatique et inondations dévastatrices

La question récurrente posée aux scientifiques lors de tout événement extrême est de savoir si on peut « l’attribuer au changement climatique ». Une question légitime puisque le réchauffement global a dépassé 1 °C en 2015 (par rapport à une référence du début de l’ère industrielle) et n’est jamais retombé sous cette valeur au cours des cinq dernières années.

Vu l’impossibilité de faire des « essais cliniques » avec une seconde terre épargnée par la hausse anthropique de l’effet de serre, cette question peut se traiter via des simulations climatiques dans le monde factuel de l’augmentation du CO2 atmosphérique, que l’on compare avec des simulations pour un monde contre-factuel tel qu’il aurait été sans progression des émissions de CO2. Ceci a permis d’attribuer irréfutablement la tendance à la croissance de la température aux émissions anthropiques, en conformité avec la théorie de l’effet de serre.

L’université Abdou Moumouni, les pieds dans l’eau. Oumoukaltoum HamagarbaAuthor provided

La théorie et les modèles s’accordent également sur le fait qu’une atmosphère plus chaude présente un potentiel de pluies plus violentes, notamment parce qu’elle peut contenir plus d’humidité : on parle d’intensification hydroclimatique, telle que mise en évidence récemment sur l’Afrique de l’Ouest où les périodes sèches sont plus sévères mais interrompues par des séquences pluvieuses plus intenses.

L’attribution d’inondations hors-normes au seul réchauffement climatique est un sujet plus délicat. Les précipitations ne sont pas seules en cause, les dynamiques sociodémographiques et les changements d’usage des sols jouant aussi un rôle. C’est donc une problématique de changements globaux dont le réchauffement climatique n’est qu’une composante. Elle accroît la probabilité d’occurrence d’une séquence pluvieuse exceptionnelle telle que celle d’août 2020 au Sahel, mais ses effets hydrologiques peuvent être amortis ou amplifiés selon que la capacité d’absorption de l’eau du complexe sol-végétation est plus ou moins importante.

Le cas du Niger : crue locale et crue régionale

Pour bien apprécier ce qui s’est joué cet été, quelques rappels sur l’hydrologie du Niger sont nécessaires. Ce fleuve prend sa source dans les montagnes du Fouta-Djalon en Guinée, où les précipitations sont plus abondantes que dans les contrées semi-arides que le fleuve traverse en aval. Ces précipitations sont pilotées par la mousson africaine et atteignent leur maximum au cours de l’été (juin à septembre), produisant une crue qui se propage en s’amplifiant tant qu’il pleut sur la région, de manière analogue à la fameuse crue du Nil.

Après la fin de la saison des pluies, cette crue continue sa propagation vers l’aval en s’étalant, mais reste bien marquée : elle atteint son maximum dans la région de Niamey, quelque 2 600 km en aval, entre mi-décembre et mi-janvier. La valeur du pic de crue peut varier fortement d’une année sur l’autre, selon que la saison a été plus ou moins abondante sur la Guinée et le Sahel et selon la temporalité de ces pluies – plus ou moins réparties ou concentrées au cours de la saison.

Des digues ont été construites pour faire face à cette montée annuelle des eaux. À Niamey, elles ont été dimensionnées sur la base des observations réalisées depuis qu’une station de mesure hydrométrique a été mise en service en 1929. Jusqu’en 2012, le débit maximal n’avait jamais dépassé 2 500 m3/s. Alors observé pour la première fois, il a provoqué le déplacement de plus de 500 000 personnes.

Le 8 septembre 2020, le niveau du fleuve a dépassé la cote des 7 mètres, un nouveau record, qui correspond à un débit estimé à 3 300 m3/s (cette valeur est une estimation qui demande à être précisée, étant donné qu’on atteint là des niveaux jamais mesurés et donc pour lesquels les courbes de tarage doivent être extrapolées). Les digues, inadaptées, se sont rompues par endroit, inondant tous les quartiers de la rive droite – y compris l’Université Abdou Moumouni.

Tout autant que son niveau exceptionnel, c’est la date d’occurrence de cette crue qui marque une rupture avec les observations passées. Une crue locale entre le 15 août et le 15 septembre a toujours existé, mais jusqu’au tournant du XXIe siècle, son niveau demeurait nettement plus faible que celui associé à la crue régionale (dans un rapport de deux tiers environ).

Or depuis 2010, on observe régulièrement comme cette année une crue locale plus forte que la crue régionale. En 2012 où le pic de la première a été de 2500 m3/s, le maximum de la seconde n’a été, lui, que de 1 700 m3/s.

Hydrogrammes du fleuve Niger à Niamey pour : les décennies humides (1951-1960) et sèches (1971-1980) du XXᵉ siècle ; la décennie en cours (2010-2016) ; deux années exceptionnelles récentes (2012-2013 et 2020) ; on voit sur ces trois dernières courbes que la crue locale de août-septembre tend désormais à surpasser systématiquement la crue régionale de décembre-janvier. Centre régional AGRHYMET, Abdou Ali

Une nouvelle ère hydrologique au Sahel

Les pluies observées sur la région sont cette année clairement excédentaires, avec des anomalies particulièrement élevées dans la région du Niger moyen, où elles atteignent localement près de 200 %. Sur la ville de Niamey pourtant, elles n’ont pas dépassé les records observés en 1952 ou 1998.

Dans la bande de climat soudanien, entre le Sahel et le golfe de Guinée, les précipitations sont au contraire déficitaires. Cette situation de dipôle se rencontre lorsque la Zone de convergence intertropicale (ZCIT) se situe à des latitudes anormalement septentrionales. Elle n’a rien d’anormal en soi et constitue un des éléments caractéristiques de la variabilité climatique naturelle dans cette région tropicale où les pluies sont pilotées par la mousson africaine.

S’adapter à ce nouveau contexte

Outre des pluies intenses qui ont débuté le 8 août sur la ville de Niamey et des sols plus ruisselants, il y a – au moins – trois autres phénomènes qui ont joué un rôle important dans l’inondation exceptionnelle de 2020 : d’une part, de forts apports des affluents de rive droite en amont de la ville, causés par des pluies élevées sur le nord-est du Burkina Faso dès la fin du mois de juillet. D’autre part, la remontée des eaux souterraines, liée à une modification durable de l’hydrologie régionale. Enfin, un ensablement du lit du Niger à Niamey qui a pour conséquence une côte plus importante pour un même débit.

Les inondations sans précédent qui ont touché Niamey au mois de septembre, et au-delà une grande partie de la région sont donc en fait le résultat de tendances régionales lourdes et de facteurs plus circonstanciels liés à la structure de la saison des pluies 2020.

Cette nouvelle ère hydroclimatique implique de mettre en œuvre des politiques d’adaptation, déjà largement identifiées : agroforesterie et petits ouvrages en zone rurale pour faciliter l’infiltration de l’eau, révision des schémas d’assainissement dans les villes et de manière plus générale actualisation des normes hydrologiques qui servent de base au dimensionnement des infrastructures.

Le fait qu’il existe des leviers d’adaptation ne doit au demeurant pas faire oublier la responsabilité des pays fortement émetteurs de GES, qui doivent prendre des mesures d’atténuation drastiques et rapides pour éviter que les pays les plus vulnérables aux effets du réchauffement climatique soient de moins en moins habitables. publié dans par Dominique Manga

                                   Auteurs    

    1.  Thierry Lebel ,Directeur de recherche, hydro-climatologue, spécialiste du cycle de l’eau en région tropicale, Institut de recherche pour le développement (IRD)

    1.  Gérémy Panthou  ,Hydro-climatologue, Université Grenoble Alpes (UGA)

  1.  Théo Vishel  , Maître de conférences en hydrologie, Université Grenoble Alpes (UGA)


Abdou Ali, directeur du département information et recherche du Centre régional Aghrymet à Niamey au Niger, a contribué à la rédaction de cet article.

24 Nov 2020

Les populations d’Afrique sont-elles prêtes à accepter le vaccin anti-Covid-19 ?

Médecin de la mission de l’UNICEF participant à une campagne de vaccination contre le tétanos, République démocratique du Congo, 2008. Valeriya Anufriyeva / Shutterstock

Les conditions pour un accès aussi rapide que possible à une vaccination efficace se mettent donc en place en Afrique. Mais les populations y seront-elles favorables ? Si la vaccination est habituellement présentée comme l’une des interventions de santé publique dont le rapport coût-efficacité est parmi les meilleurs, il faut reconnaître que s’agissant de la Covid-19, les réseaux sociaux et bon nombre de médias tendent à diffuser un tout autre discours.

Ainsi, dès le mois d’avril 2020, après que des médecins ont suggéré sur une chaîne française d’information en continu de mener des essais en Afrique, des pétitions anti-vaccin très suivies ont commencé à circuler. Depuis, le vaccin constitue un thème central des « fake news » en lien avec la Covid-19. Parmi celles-ci sont par exemple relayées de fausses informations évoquant des campagnes de vaccination au Sénégal prétendument destinées à transmettre le virus. Des manifestations n’ayant rien à voir avec le sujet ont aussi été présentées comme des émeutes anti-vaccin en Afrique du Sud. Le site Africa Check travaille régulièrement à corriger ces « fake news ». Mais dans un paysage cognitif aussi conflictuel, dans quelle direction s’orientent les opinions ?

Une majorité de refus

Au Cameroun, au Sénégal, au Bénin comme au Burkina Faso, entre 6 et 7 personnes sur 10 affirment qu’elles n’accepteraient pas le vaccin anti-Covid-19 si on le leur proposait : c’est ce que montre l’étude que nous avons menée dans le cadre du projet CORAF (coronavirus Afrique), en lien avec le programme de recherche opérationnelle ARIACOV.

Pour appréhender la perception de la vaccination anti-Covid-19, nous nous sommes appuyés sur un travail de veille des médias traditionnels, des médias en ligne et des réseaux sociaux, sur des enquêtes d’opinions (entre 48 et 64 personnes interrogées par pays), et sur des entretiens approfondis menés auprès de populations majoritairement urbaines. Nos résultats montrent, derrière le refus de vaccination, un assemblage complexe d’arguments et de représentations sociales. On peut distinguer plusieurs grandes tendances dans les justifications.

Doute et suspicions

Une partie des personnes enquêtées expriment une méfiance ou un doute qu’elles justifient par « tout ce qu’elles ont lu ou entendu », dans leur milieu et sur les réseaux sociaux, en y adhérant plus ou moins. Le refus du vaccin s’explique donc ici par l’infodémie telle que la définit l’OMS, c’est-à-dire la surabondance d’informations et la circulation de rumeurs et d’informations hétérogènes erronées, que les personnes ne peuvent vérifier ou trier, faute d’avoir les connaissances nécessaires.

Dans leurs propos justifiant le refus de vaccin, on retrouve des références à des vidéos, sites web, images, ou encore des phrases circulant sur Internet et notamment sur les réseaux sociaux. Sont ainsi mis en avant de supposés liens entre la 5G et le coronavirus, ou encore la présence cachée de nanoparticules dans les vaccins pour contrôler les individus, etc. Une partie des personnes qui évoquent ces notions affirment regretter de ne pas connaître de source d’information « sûre » sur la Covid-19.

Certains enquêtés discutent l’intérêt du vaccin de manière critique, usant d’arguments parfois proches d’expériences vécues et très éloignés des faits épidémiologiques, jusqu’à mettre en doute l’existence de la Covid-19. D’autres personnes avancent des justifications plus réalistes, qui peuvent porter par exemple sur la spécificité de la Covid-19 par rapport à d’autres pathologies comme la grippe, sur la validité de la stratégie de vaccination alors que le pic épidémique semble passé en Afrique, ou encore sur son intérêt par rapport aux gestes barrière ou à d’autres mesures préventives ou thérapeutiques locales, voire sur une « protection des Africains » vis-à-vis du SARS-CoV-2, selon eux constatée empiriquement.

Certains enquêtés considèrent quant à eux que le vaccin est instrumentalisé, soit par les Occidentaux et les « grandes puissances », qui chercheraient à contrôler la démographie de la population africaine, soit par les firmes pharmaceutiques qui ne chercheraient que le profit, avec la complicité des politiciens africains. Les formulations reflètent tantôt un discours de critique postcoloniale, tantôt des accusations de complot de la part des puissants (par exemple Bill Gates, dont la fondation soutient l’initiative GAVI pour l’accès aux vaccins dans les pays à ressources limitées).

De l’inquiétude à l’adhésion

Notre enquête révèle par ailleurs une inquiétude concernant le futur vaccin, liée d’une part au contexte international de « course aux vaccins », de pression politique et d’effets d’annonce, et d’autre part aux incertitudes scientifiques et aux discours contradictoires.

Lorsqu’elles expliquent dans quelles conditions elles accepteraient le vaccin, les personnes interrogées évoquent la nécessité d’essais cliniques réalisés en Europe et passant par l’expérimentation animale, mais aussi une efficacité prouvée et l’absence d’effets secondaires.

Un à deux enquêtés sur dix ont déclaré vouloir se faire vacciner. Ils justifiaient souvent ce choix par le besoin de mettre un terme à une pandémie impactant lourdement la vie quotidienne et menaçant de faire basculer dans la pauvreté une part importante de la population : au Sénégal, 87 % des ménages ont connu une baisse de leurs revenus. Pour argumenter leur décision, ces enquêtés rappellent les difficultés à appliquer les gestes de prévention : à Dakar, la moitié de la population vit dans des foyers de plus de 10 personnes, et un tiers des foyers dispose de moins de deux pièces. Le vaccin leur permettrait d’échapper aux limites de la stratégie de prévention dans un tel contexte.

La nécessité d’analyses minutieuses

La multiplicité des interprétations révélée par notre enquête devra être affinée au travers d’analyses plus précises sur chacun des sites, et des études menées auprès d’échantillons de population représentatifs sont nécessaires. On constate cependant que, depuis ses débuts et particulièrement en Afrique, le vaccin, loin d’être considéré comme un geste anodin, est chargé de représentations : l’injection ravive en particulier les souvenirs de pratiques médicales coloniales ayant marqué les corps et les mémoires.

Jusqu’à présent, le refus vaccinal était décrit sur le continent africain en lien avec les discours religieux fondamentalistes, ou bien en réaction à des pratiques autoritaires et des abus éthiques entourant la vaccination. Néanmoins, en ces temps de pandémie, il reflète plutôt des problématiques locales, des représentations partagées sur le web, ou encore des enjeux politiques et scientifiques, et ce dans un contexte où apparait aussi une critique vis-à-vis de la science et de la médecine.

Dans l’optique de la « préparation des populations » promue par les autorités sanitaires, il faut se souvenir que les opinions ne sont pas réductibles à un manque de connaissances. Certes, de nombreuses personnes enquêtées ont exprimé le souhait d’être mieux informées, preuve de l’attente d’une meilleure communication scientifique, quasi absente des médias africains. Cependant il ne faut pas penser que le problème de la défiance vis-à-vis de la vaccination pourra être résolu uniquement par une communication ciblant les « fake news » pour leur opposer des connaissances scientifiques…

Si l’on souhaite que les populations se préparent à la vaccination, en Afrique comme ailleurs, il importe d’analyser de façon minutieuse leurs perceptions concernant le vaccin, mais aussi l’intrication des logiques qui les sous-tendent.

De fait, tout particulièrement en Afrique, la lutte contre l’infodémie devra se garder d’opposer de manière réductrice croyances (côté « fake news ») et connaissances (côté science), ou esprit pré-scientifique et esprit scientifique, dans une opposition qui reproduirait un « grand partage », une notion largement critiquée en sciences sociales

                            AUTEURS

    1. Alice  Desclaux , Anthropologue de la santé, TransVIHMI, Institut de recherche pour le développement (IRD)

    1. Blandine Bila  , Chercheuse en anthropologie, Institut de Recherche en Sciences de la Santé/IRD, Ouagadougou, Institut de recherche pour le développement (IRD)

    1.   Khoudia   Sow  ,Chercheuse en anthropologie de la santé (CRCF)/TransVIHMI, Institut de recherche pour le développement (IRD)

    1.  Marie Varloteaux  , Expert technique ANRS/EF, chercheur associé TransVIHMI, IRD, Institut de recherche pour le développement (IRD)

  1.  Roch A . Houngnihin , Professeur d’anthropologie de la santé, LAMA, University of Abomey-Calavi in Bénin

publié dans   par   Dominique Manga (source The Conversation)

24 Nov 2020

L’Église catholique face aux unions civiles homosexuelles

« Les personnes homosexuelles ont des droits à être dans une famille, ils sont enfants de Dieu, ils ont le droit à une famille. On ne peut pas expulser quelqu’un d’une famille ou lui rendre la vie impossible pour cette raison. Ce que nous devons faire c’est une loi d’union civile, car ils ont le droit à une couverture légale. C’est ce que j’ai défendu. »

Ces paroles du pape François, datant d’un interview de 2019 par une journaliste mexicaine et reprises en partie de manière inédite dans un documentaire présenté à Rome le 21 octobre dernier, ont suscité des interrogations sur un changement dans l’enseignement de l’Église catholique par rapport aux unions légales entre personnes de même sexe.

Francesco, bande annonce du documentaire inédit consacré au pape François, présenté le 21 octobre au festival international du film de Rome.

Il n’y avait pourtant rien de nouveau : en 2017, dans ses entretiens avec Dominique Wolton, le pape avait déjà avancé l’expression « union civile » pour l’union entre personnes de même sexe, en affirmant que le « mariage » était entre un homme et une femme. Par ailleurs, dans l’interview de 2019, le pape souligne que ses propos n’équivalent pas à « approuver les actes homosexuels ».

Quel est donc l’enseignement de l’Église catholique sur l’homosexualité, spécialement en rapport à la loi, et le pape François apporte-t-il quelque chose de nouveau ? Nous ne pouvons qu’esquisser ici un rapide parcours de la Bible et de la Tradition, dans leur contexte politique et culturel, avant de revenir sur les propos du pape.

Une condamnation claire de la pratique homosexuelle

Dans l’ouvrage Qu’est-ce que l’homme ? de 2019, la Commission biblique pontificale, rassemblant des exégètes de différents pays reconnus pour leur expertise dans l’interprétation des textes, rappelle que la Bible « ne parle pas de l’inclination érotique vers une personne de l’autre sexe, mais seulement des actes homosexuels », et qu’elle en parle peu.

La condamnation légale de la pratique homosexuelle est très claire aux chapitres 18 et 20 du livre du Lévitique, l’un des cinq livres de la Torah juive.

Les auteurs de relations sexuelles entre hommes sont déclarés passibles de la peine capitale. Une peine présente dans d’autres civilisations antiques. Dans le Nouveau Testament, la condamnation morale de la pratique homosexuelle ne se trouve expressément que sous la plume de saint Paul.

Dans le premier chapitre de l’épitre aux Romains, les relations homosexuelles tant féminines que masculines sont qualifiées de « contre nature » (παρά φύσιν en grec). La référence majeure reste l’intégration de la différence sexuelle dans l’acte créateur (Genèse 1-2).

À noter que la Commission invite in fine tout lecteur à être intelligemment attentif au contexte culturel dans lequel les expressions bibliques ont été forgées et les sanctions disciplinaires édictées.

L’interprétation de ces textes doit être complétée par l’apport des sciences humaines et de la théologie et il convient de considérer les personnes dans leur singularité propre.

Un rejet qui s’inscrit dans une structure sociale ancienne

Qu’en est-il de la tradition ? Dans l’antiquité chrétienne et le Moyen-Âge, l’attirance vers les personnes de même sexe n’est pas vue comme une structure possible de la personnalité.

Selon le théologien Maurizio Faggioni, rejoignant en partie Michel Foucault, cette compréhension s’établit vers la fin du XVIe.

Les lois des premiers empereurs chrétiens, en continuité avec leurs prédécesseurs païens immédiats, menacent de mort la prostitution masculine, en étendant parfois cette sanction à toute relation homosexuelle.

Dans le même temps, les théologiens condamnent les relations homosexuelles. Ainsi saint Jean Chrysostome dans son commentaire de l’épitre aux Romains ou Saint Augustin dans les Confessions.

Durant le Moyen-Âge, alors que les pénitentiels – livres de casuistique (soit la forme d’argumentation utilisée en théologie morale) à l’usage des confesseurs – prévoient plusieurs années de pénitence pour l’union sexuelle entre hommes, des peines canoniques sont édictées en parallèle aux peines infligées par le pouvoir civil.

Ainsi le concile de Latran III en 1178 reprend les sanctions déjà prévues par le concile de Tolède de 693 : la réduction à l’état laïc et l’exil pour les clercs, l’exil et l’excommunication pour les laïcs, accompagné de la flagellation et de la tonsure dégradante.

Le quatrième concile de Latran, en 1215, prévoit la suspension des clercs s’étant livrés à la sodomie, et leur renvoi définitif en cas de célébration de la messe malgré la suspension.

Dans le même temps, la prédication et les traités de théologie fustigent les pratiques homosexuelles, témoignant par là même de leur présence active. Thomas d’Aquin range l’acte homosexuel parmi les péchés de luxure les plus graves.

Un véritable dispositif punitif

À partir du XVe siècle est organisé, tant dans le domaine civil que religieux, un véritable dispositif punitif envers l’homosexualité. Ainsi, le pape Saint Pie V, dans la constitution Cum primum de 1566, appelle à punir sans indulgence « l’exécrable vice libidineux contre nature ».

Au siècle suivant, Alexandre VII demande aux confesseurs de ne pas faire preuve de laxisme sur la question ?

À partir de la fin du XVIIIe siècle, la culture progressivement sécularisée en Occident, continue à voir la personne pratiquant l’homosexualité comme délinquante, à l’exception de la France révolutionnaire, qui dépénalise le « crime de sodomie » en 1791.

L’historien Guy Bédouelle et ses collègues rappellent que l’homosexualité a été réprimée en Allemagne jusqu’en 1969 et au Royaume-Uni jusqu’en 1982.

Dans l’Église catholique, malgré les débats traversant la médecine et d’autres disciplines dès la fin du XIXe, les théologiens moralistes restent réticents à minorer la culpabilité du comportement homosexuel.

Le code de droit canonique de 1917 prévoit une peine d’« infamie de droit » pour un laïc, de sanctions pouvant aller jusqu’à l’exclusion de l’état clérical pour un clerc.

La déclaration « Persona humana » et ses suites

Des changements apparaissent à partir de la déclaration Persona humana de la congrégation pour la Doctrine de la Foi, en 1975.

Soit 10 ans après le Concile Vatican II, qui a suscité une réforme majeure dans l’Église, et au milieu d’évolutions rapides dans la société civile : l’OMS sort l’homosexualité de la liste des pathologies psychiques en 1976.

Pour l’Église, les relations homosexuelles restent moralement injustifiables, mais elle admet que la culpabilité des personnes doit être « jugée avec prudence » et demande que les homosexuels soient « accueillis avec compréhension ».

En tant que tel, la question de l’homosexualité a disparu du code de droit canonique en 1983. Le clerc qui ne serait pas fidèle à ses engagements, que ce soit avec une personne de l’autre sexe ou de son propre sexe, encourt des peines similaires.

En 1986, la même Congrégation écrit que la législation doit respecter la dignité de toute personne homosexuelle, en sanctionnant toute malveillance et tout « geste violent » à son égard, sans pour autant « protéger » le comportement homosexuel qui ne peut être considéré équivalent « à l’expression sexuelle de l’amour conjugal ». En 1992, elle affirme que « l’orientation homosexuelle » étant considérée désordonnée « ne constitue pas une qualité comparable à la race, l’origine ethnique, etc., en ce qui concerne la non-discrimination ». En règle générale « l’homosexualité […] ne devrait donc pas constituer le fondement de revendications juridiques ».

Enfin, en 2003, la Congrégation considère que si une certaine tolérance de l’État envers les unions homosexuelles peut se comprendre, « les législations favorables aux unions homosexuelles sont contraires à la droite raison car elles confèrent des garanties juridiques, analogues à celles de l’institution matrimoniale, à l’union entre deux personnes du même sexe ». Elle réfute par ailleurs :

« l’argumentation selon laquelle la reconnaissance juridique des unions homosexuelles serait nécessaire pour éviter que des homosexuels vivant sous le même toit ne perdent […] la reconnaissance effective des droits communs qu’ils ont en tant que personnes ».

Selon elle en effet, ces personnes « peuvent toujours recourir […] au droit commun pour régler les questions juridiques d’intérêt réciproque ».

Une attitude nettement plus compréhensive

Au long de son histoire, l’Église catholique a plutôt suivi l’évolution sociale et sa traduction juridique envers l’homosexualité, du moins en Occident, celles-ci étant plus ou moins sensibles à son enseignement moral.

La doctrine récente exprime en revanche clairement une opposition à la reconnaissance juridique des unions homosexuelles, alors même qu’elle favorise une attitude nettement plus compréhensive que par le passé des personnes homosexuelles.

Par rapport à la rediffusion récente des propos du pape François, la Secrétairerie d’État a précisé dans une note interne que le pape « a fait référence à certaines dispositions de l’État, certainement pas à la doctrine de l’Église ».

Nous pouvons en conclure que, tout en réaffirmant l’impossibilité pour l’Église catholique de reconnaître les unions homosexuelles comme l’équivalent d’un mariage, le pape avance la possibilité pour un État de choisir une forme légale de reconnaissance de ces unions dans le but d’assurer les droits économiques et sociaux de chacun. C’est une concession sur le terrain de la juridiction civile par rapport au document de 2003.

Concession qui reste à confirmer dans le temps. Mais la doctrine concernant tant la réprobation des relations homosexuelles que le mariage compris exclusivement entre un homme et une femme reste inchangée. publié dans    par Dominique Manga  (source The Conversation)

        AUTEUR

   Brice de Malherbe , Professeur à la Faculté Notre-Dame de Paris et co-directeur du département de recherche « éthique biomédicale » du Collège des Bernardins, Collège des Bernardins

21 Nov 2020

Plus de 500 migrants décédés entre l’Afrique de l’Ouest et les Canaries en 2020 Reportage : des centaines de familles à la recherche de leurs proches disparus sur la route des Canaries

Des pêcheurs de Yoff, au Sénégal, se préparent à prendre la mer.
20 novembre 2020

Depuis le début de l’année, plus de 500 migrants ayant cherché à atteindre les îles Canaries (Espagne) par la mer depuis l’Afrique de l’Ouest ont trouvé la mort, a indiqué vendredi l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

En un peu moins de 11 mois, le projet de l’OIM sur les migrants disparus a enregistré plus de 500 décès, la plupart au cours des mois d’octobre et de novembre – dans un contexte de départs accrus des côtes des pays d’Afrique de l’Ouest, dont le Sénégal.

L’OIM a fait part de son extrêmement préoccupation concernant l’augmentation des décès enregistrés sur cette route migratoire maritime de plus en plus empruntée par les migrants. Les pertes en vies humaines enregistrées cette année sont déjà plus du double par rapport à 2019, lorsque l’agence onusienne avait enregistré 210 décès.

Les plus de 500 décès recensés représentent cependant une estimation minimale. L’OIM craint que le nombre réel de vies perdues soit plus élevé.

« L’OIM est confrontée à de nombreux défis dans la collecte de données sur la route de l’Afrique de l’Ouest, en particulier lorsque nous recevons des rapports sur de bateaux disparaissant sans laisser de trace », explique Frank Laczko, Directeur du Centre mondial d’analyse des données sur la migration (GMDAC) de l’agence onusienne.

Le dernier naufrage au large de l’Afrique de l’Ouest a été enregistré dimanche 15 novembre, au large du Cap Vert, où 66 migrants, dont trois enfants, sont arrivés sur un bateau endommagé. Selon des sources gouvernementales et des témoignages de survivants, plus de 130 personnes avaient embarqué à bord de l’embarcation avant que son moteur n’explose. Une soixantaine de personnes auraient péri au cours de cette tragédie. Les personnes à bord étaient, à l’exception de deux migrants de Gambie, tous sénégalais.

« Poursuivre les groupes de passeurs et les trafiquants qui s’attaquent à des personnes désespérées et les soumettent à des traversées dangereuses dans des bateaux en mauvais état de marche, doit être une priorité, ainsi que la sensibilisation des communautés aux risques de la migration irrégulière », a souligné l’OIM.

L’agence onusienne travaille en étroite collaboration avec des partenaires locaux dans les communautés et vérifie les rapports et les données sur ces tragédies avec les survivants, les membres de la famille et les membres de la communauté.

En tant qu’organisation intergouvernementale, elle coordonne également ses efforts et ses réponses avec les gouvernements, et a confirmé le récit du naufrage d’une embarcation transportant environ 200 personnes qu’elle avait annoncé le 29 octobre. Selon l’OIM, ces données sont essentielles pour contribuer à une politique de migration éclairée et permettent une approche de la gestion des migrations davantage centrée sur l’humain et fondée sur les besoins.

Plus de 18.000 migrants ouest-africains arrivés aux Canaries cette année

Depuis le début de l’année, plus de 18.000 migrants sont arrivés aux îles Canaries après de longs et dangereux périples à travers l’océan Atlantique. Au moins 12.000 d’entre eux sont arrivés au cours des mois d’octobre et de novembre. La plupart des migrants sont originaires des pays d’Afrique de l’Ouest.

« Beaucoup fuient les persécutions et la violence dans la région du Sahel ou en Côte-d’Ivoire, tandis que d’autres partent en raison de l’extrême pauvreté, ont expliqué l’OIM et l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) dans un communiqué commun publié lundi. « Les conséquences de la pandémie de Covid-19, l’insécurité alimentaire et le changement climatique sont parmi les autres facteurs à l’origine de cet exode ».

Bien que ces chiffres montrent une multiplication par sept par rapport aux 1.550 arrivées au cours de la même période de 2019 (janvier-novembre), l’OIM estime que la situation reste gérable grâce à la solidarité et à une politique et une approche centrées sur les droits de l’homme.

Les représentants de l’OIM et du HCR en Espagne ont effectué cette semaine une mission aux îles Canaries pour faire le point sur la situation, visiter les centres d’accueils des migrants, et rencontrer les autorités régionales et nationales ainsi que les ONG.

Les deux agences onusiennes estiment qu’il est essentiel de fournir des réponses adéquates aux besoins actuels, en comptant sur une volonté politique et une réponse coordonnée entre les entités et administrations concernées.

Un migrant sur 24 disparait en mer en tentant de rejoindre les Canaries. Crédit : Reuters
Un migrant sur 24 disparait en mer en tentant de rejoindre les Canaries. Crédit : Reuters

L’île de Grande Canarie, petit bout de terre espagnole de 1 500 km2, fait face à un important afflux de migrants, avec plus de 16 000 arrivées depuis le mois de janvier, six fois plus qu’en 2019. La traversée depuis les côtes ouest-africaines est si dangereuse que des centaines de migrants ont disparu en mer cette année. De nombreuses familles, sans nouvelle de leurs proches, sont à la recherche d’un père, d’un fils, d’un cousin, d’un frère.

Sarah Bettache n’a pas hésité une seconde. Cette Française d’origine marocaine a quitté son emploi de boulangère et son enfant d’un an et demi dès qu’elle a appris que son frère se trouvait à Grande Canarie, petit bout de terre espagnole perdu au milieu de l’océan Atlantique. Sans nouvelle de lui pendant 10 jours, elle a imaginé le pire.

« Mon petit frère m’a envoyé un message la semaine dernière pour me dire qu’il était aux Canaries. Je ne savais pas qu’il avait pris la mer depuis le Maroc sinon je l’aurais empêché de monter à bord d’une pirogue », explique la jeune femme de 27 ans, attablée à la terrasse d’un café, tout près du port d’Arguineguin où est retenu son frère depuis son arrivée.

Sarah discute en visio avec son frère retenu au port d'Arguineguin. Crédit : InfoMigrants
Sarah discute en visio avec son frère retenu au port d’Arguineguin. Crédit : InfoMigrants

Sarah l’a cherché partout, a remué ciel et terre pour entrer en contact avec lui. « J’ai appelé la Croix-Rouge, la police, les garde-côtes espagnols mais personne n’a pu m’aider. »

« Je voulais le prendre dans mes bras mais la police ne m’a pas laissé l’approcher »

Désespérée, elle se rend au port et montre la photo de son frère de 19 ans à un membre de la Croix-Rouge, qui gère les lieux. Les policiers la repoussent mais Sarah refuse de partir. « Le bénévole est venu avec mon frère, j’ai pu le voir de loin », dit-elle, les mains tremblantes.

Une vidéo de la scène prise par un journaliste espagnol et publiée sur Twitter a été vue plus d’un millier de fois.

« Je ne peux pas expliquer ce que j’ai ressenti. Mon cœur battait à toute vitesse, des larmes coulaient le long de mes joues. J’ai eu envie de le prendre dans mes bras mais la police ne m’a pas laissé l’approcher », raconte Sarah qui ne compte pas quitter Grande Canarie sans son frère à ses côtés.

La femme de Mehdi* n’a pas eu cette chance. Depuis presque un mois, elle recherche son mari et son fils, montés sur un canot depuis les côtes marocaines en direction des Canaries. Jointe par téléphone, elle explique la voix tremblante qu’elle ne peut se rendre dans l’archipel espagnol, faute de visa. Depuis le Maroc, la jeune femme appelle régulièrement la Croix-Rouge et les garde-côtes mais personne ne sait où se trouvent ses proches.

Un migrant sur 24 meurt en tentant de rejoindre les Canaries

Comme elle, ils sont des centaines à se démener pour obtenir des informations sur un membre de leur famille disparu depuis leur départ des côtes ouest-africaines. « On reçoit quotidiennement des avis de recherche mais on ne peut malheureusement pas les aider », souffle Txema Santana, de la Commission espagnole d’aide aux réfugiés (CEAR).

Selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), une personne sur 24 meurt sur la route en tentant d’atteindre les Canaries. D’après les chiffres officiels de l’agence onusienne, plus de 400 personnes sont décédées dans l’Océan Atlantique depuis le début de l’année.

Ils seraient en réalité bien plus nombreux, affirme Txema Santana. « Beaucoup de migrants meurent en mer sans qu’on ne soit au courant ».

Ceux dont le corps est retrouvé sont enterrés de manière anonyme dans une fosse commune du cimetière d’Aguimes, à l’est de Grande Canarie. Le 15 août, une pirogue est arrivée sur l’île avec à son bord 15 cadavres en décomposition. « Les morceaux de corps ont été mis dans des boîtes et insérer dans un grand mur blanc du même cimetière », précise encore Txema Santana. Une association africaine tente comme elle peut d’identifier les disparus mais la tâche s’avère difficile, tant les informations sont peu nombreuses.

L’île de Grande Canarie, petit bout de terre espagnol de 1 500 km2, fait face à un important afflux de migrants, avec plus de 16 000 arrivées depuis le début de l’année, six fois plus qu’en 2019. Des milliers de personnes sont contraintes de dormir dehors au port d’Arguineguin « dans des conditions inhumaines ». Des milliers d’autres sont quant à elles hébergées dans des hôtels de l’île. Reportage.

La maire de Mogan, commune dont dépend le port d’Arguineguin à Grande Canarie, enchaîne les interviews en cette matinée de novembre. Autour d’Onalia Bueno, les journalistes attendent leur tour. Il faut dire que le petit port est devenu le nouveau symbole d’une crise migratoire, que les Canaries peinent à gérer seuls. En témoignent les mots de l’édile.

« On est débordés, la situation devient ingérable », répète inlassablement la maire, les yeux rivés vers ce qu’elle désigne elle-même comme le « camp de la honte ». Derrière l’édile, près de 2 000 migrants s’entassent depuis des semaines le long de la jetée. Les images de l’intérieur du camp sont rares, les journalistes n’ont pas le droit d’y accéder, des policiers empêchent nerveusement toute entrée.

« Conditions de vie inhumaines »

Selon Onalia Bueno, qui a visité plusieurs fois les lieux, « les gens vivent dans des conditions inhumaines, au milieu des rats ». Les migrants, dont certains sont maintenus au port depuis quatre ou cinq semaines, ont interdiction de quitter le site. Ils dorment à même le sol, sans affaires de rechange. Les douches, peu nombreuses, ne leur permettent pas de se laver quotidiennement. Sur une vidéo que s’est procurée InfoMigrants, on peut voir des jeunes hommes allongés par terre, collés les uns aux autres, sous un soleil de plomb en plein mois de novembre.

« On les traite comme des marchandises, et non comme des êtres humains », déplore Onalia Bueno. « Ces gens n’ont pas commis de crime mais on les considère comme des criminels », renchérit le juge du seul centre de rétention de l’île, Arcadio Diaz Tejera, rencontré la veille au tribunal de Las Palmas, la capitale de Grande Canarie.

Ce camp a été monté à la hâte cet été pour faire face aux arrivées massives que connait l’île cette année. Initialement prévu pour prendre en charge 400 personnes afin de prodiguer les premiers soins et l’identification des nouveaux arrivants, il n’a cessé de grossir. Ces deux derniers mois, pas moins de 8 000 personnes ont débarqué dans l’archipel espagnol, la majorité à Grande Canarie. Au total depuis le début de l’année, 16 000 migrants sont arrivés aux Canaries, contre 2 698 en 2019.

La maire de Mogan dénonce les conditions de vie des migrants retenus au port d'Arguineguin. Crédit : InfoMigrants
La maire de Mogan dénonce les conditions de vie des migrants retenus au port d’Arguineguin. Crédit : InfoMigrants

Les expulsions suspendues en raison du Covid

En théorie, quand un migrant débarque dans le petit archipel, il est supposé passer 72 heures dans les bureaux de la police. Il y décline alors son identité, donne ses empreintes et passe devant un juge qui ordonne ou non son expulsion. Ensuite, il est libéré et accueilli dans un centre ou transféré dans un centre de rétention. Les migrants ne devraient donc pas passer plus de trois jours au port d’Arguineguin. « Ce qui se passe sur la jetée est totalement illégal », assure Arcadio Diaz Tejera.

Mais Grande Canarie n’arrive plus à faire face. En plus des migrants confinés dans le port, il y a ceux qui sont pris en charge dans la ville, ceux qui arrivent quotidiennement et ceux qui auraient dû être renvoyés. Mais la fermeture actuelle des frontières, due à la crise sanitaire, complique tout. Elle empêche notamment les renvois vers les pays de départ, principalement le Maroc, le Sénégal. Des accords avec ces Etats permettent normalement de renvoyer ces migrants rapidement. Or, depuis le début de l’année, seules 182 personnes ont été expulsées vers leur pays d’origine, dont une majorité de Sénégalais. Face à l’impossibilité de mettre en place des renvois, le centre de rétention n’accepte plus de nouveaux arrivants.

Le juge Arcadio Diaz Tejera estime que la situation au port d'Arguineguin est "illégale". Crédit : InfoMigrants
Le juge Arcadio Diaz Tejera estime que la situation au port d’Arguineguin est « illégale ». Crédit : InfoMigrants

Dans un tel contexte, le manque de réaction des autorités espagnoles crispent les humanitaires et les acteurs politiques de l’archipel, qui demandent des transferts vers la péninsule espagnole et l’ouverture de centres d’accueil. Le gouvernement a annoncé la construction prochaine d’un camp militaire à proximité de Las Palmas pouvant accueillir 200 personnes, mais pour l’heure aucun migrant n’y a encore été transféré.

« On peut vider le port en quelques heures, pourquoi cela n’a toujours pas été fait ? », s’interroge Arcadio Diaz Tejera. « En 2006 [lors de la « crise des cayucos « , plus de 31 000 personnes avaient débarqué aux Canaries, NDLR], on a réussi à gérer, pourquoi pas aujourd’hui ? », se demande à son tour la maire Onalia Bueno. « C’est la première fois qu’on voit ça ici. C’est indigne de l’Espagne, et de l’Europe », continue-t-elle.

« La vie ou la mort »

Pour pallier au plus urgent, les Canaries ont donc improvisé. Des hôtels, vidés de leurs touristes en raison des restrictions de voyage à cause de la crise sanitaire, hébergent environ 5 000 personnes, épaulés par la Croix-Rouge. A Puerto Rico, dans le sud de Grande Canarie, il n’est pas rare de voir des groupes de migrants se baigner à côté des quelques touristes présents dans la station balnéaire.

Ibrahim et Habib, eux discutent sur un ponton, au-dessus de la plage. Originaire de Gambie, Ibrahim a quitté son pays pour « aider sa famille ». Monté à bord d’une pirogue depuis le Sénégal, il a passé neuf jours dans l’Océan atlantique. « Je n’ai pas mangé ni bu pendant quatre jours », dit avec légèreté le jeune homme de 17 ans, coiffé d’un chignon sur la tête et d’une petite tresse le long du visage. Ibrahim raconte qu’il a été hospitalisé 20 jours à son arrivée aux Canaries car il souffrait de déshydratation et de malnutrition. « J’ai été bien accueilli ici », assure celui qui souhaite rejoindre des membres de sa famille en Angleterre.

Plus de 8 000 migrants ont débarqué aux Canaries ces deux derniers mois. Crédit : Javier Bauluz
Plus de 8 000 migrants ont débarqué aux Canaries ces deux derniers mois. Crédit : Javier Bauluz

Un peu plus loin, Sadio regarde les photos de ses proches dans son téléphone, seul face à la mer. Le jeune Malien de 19 ans rêve de devenir footballeur. Il explique timidement que le voyage vers les Canaries a été long et fatiguant. « C’était la vie ou la mort », raconte Sadio qui espère être rapidement transféré vers le continent et s’installer à Barcelone, où vit une de ses sœurs.

Ce Malien est hébergé depuis deux mois au Hollywood club puerto calma, avec des centaines d’autres personnes. Le gérant de l’hôtel originaire d’Angleterre, Calvin Lucock, tente de prendre soin de ces gens « qui ont tout quitté dans l’espoir d’une vie meilleure ».

« Cette expérience a un impact sur moi, c’est évident », dit le responsable du complexe touristique. « Leur histoire me brise le cœur », continue-t-il. La plupart des migrants accueillis aux Canaries sont originaires du Maroc ou d’Afrique subsaharienne. Les raisons des départs sont souvent les mêmes : d’un côté les Maliens qui fuient les combats entre les forces armées et les jihadistes, de l’autre les Sénégalais et les Marocains qui subissent de plein fouet la crise économique due au Covid et à l’absence de tourisme, principal revenu de nombreuses familles.

Des histoires que Calvin n’était pas préparé à entendre et qui le bouleversent. Sa femme, qui s’est prise d’affection pour ces migrants, l’assure : « Ces jeunes ont changé ma vie ».

Leslie Carretero, envoyée spéciale sur l’île Grande Canarie. publié dans par Dominique Manga (source infomigrant)

18 Nov 2020

Taux d’intérêt bas et négatifs, nouveau paradigme de la finance ?

Les politiques des banques centrales des pays « développés » ont conduit à une situation dont il paraît désormais difficile de sortir. CalypsoArt / Shutterstock

On peut, plus près de nous, citer l’État français qui en 2012 a placé près de 6 milliards d’obligations à trois mois à – 0,0005 % et à six mois à – 0,006 %. Les exemples ne se limitent d’ailleurs pas à des emprunts d’État et aux interventions des banques centrales (qui ont été les initiateurs de la chute des taux) puisque le groupe agroalimentaire Nestlé avait en février 2015 emprunté sur les marchés financiers à – 0,008 %.

En outre, si l’on se souvient des périodes, pas si lointaines, de fortes hausses des prix, la situation de taux au plancher pourrait perdurer car des taux d’intérêt très bas, voire négatifs, n’apparaissent pas comme aussi inédits sur un temps long qu’il y paraît. Ce caractère négatif des taux était alors la conséquence ex post de la différence entre un taux d’intérêt fixe souscrit lors du prêt et la hausse des prix constatée au moment de son remboursement. La différence peut transformer un taux, nominalement positif, en un taux dit « réel » négatif en terme de pouvoir d’achat de la monnaie. Des années 1950 aux années 1980, les agents économiques et les acteurs financiers ont fait avec.

En Suisse, la Banque nationale avait eu recours aux taux négatifs en 1979 pour enrayer l’appréciation du franc suisse. Pixeljoy/Shutterstock

Le contexte nouveau est celui de taux nominaux quasi nuls voire négatifs. Concrètement, avec un taux d’intérêt négatif de – 5 % l’emprunteur d’une somme de 1 000 euros ne doit rembourser que 950 euros ; ou en remboursant 1 000 euros, il voit sa dette globale diminuer de 1050 euros.

Si les exemples passés correspondaient à des situations exceptionnelles, donc temporaires, l’actuel mouvement d’effondrement des taux apparaît toutefois comme une lame de fond. Le phénomène paraît s’installer dans la durée.

« Le trou noir du capitalisme financier »

On peut donner pour causes à cet effondrement les politiques des banques centrales des pays dits « développés » (en premier lieu la Réserve fédérale américaine, la Banque d’Angleterre, la Banque du Japon et plus tardivement la Banque centrale européenne) qui, après la crise de 2008, ont baissé leurs taux d’intérêt jusqu’à les rendre négatifs et ont rachetés de titres détenus pas les acteurs financiers, inondant ainsi de liquidités les systèmes financiers. Elles ont enclenché, non pas un « retour à une inflation modérée » comme espéré, mais une spirale baissière des taux d’intérêt.

Cette baisse s’est répercutée notamment sur les taux des prêts immobiliers pour les particuliers. En France, fin 2018, ils étaient tombés à 1,35 % sur 15 ans, 1,55 % sur 20 ans et 1,75 % sur 25 ans (alors que 37 % sont souscrits pour cette durée) : une chute de moitié en cinq ans. Les gouvernements en ont aussi profité pour financer (et refinancer) leurs dettes publiques à moindre coût ; et même les États paraissant les plus sûrs ont eux-mêmes emprunté à taux négatifs. La Banque centrale européenne prélève l’équivalent de 10 % des profits des banques commerciales par les taux négatifs qu’elle leur impose sur leurs réserves obligatoires et additionnelles.

Ces taux semblent paradoxaux. En 2017, l’économiste Jacques Ninet a intitulé un ouvrage : Taux d’intérêt négatifs, le trou noir du capitalisme financier (Éditions Classiques Garnier). Selon lui, l’entrée des taux d’intérêt en zone négative a été le symptôme d’un saut vers l’inconnu. Des taux d’intérêt bas et a fortiori nuls sont en effet contre-intuitifs ; et aux yeux de beaucoup injustes parce que le bénéficiaire du prêt devrait récompenser la privation de dépense.

Aussi, dans la plupart des pays, il existe une barrière psychologique et culturelle à la banalisation de ce qui serait des taux d’intérêt nuls et a fortiori négatifs. Cette barrière peut même être légale : à la différence du Danemark ou de la Suisse, prêter à taux d’intérêt négatif paraît impossible en France pour les banques vis-à-vis de leurs clients, l’article 1902 du code civil stipulant : « L’emprunteur est tenu de rendre les choses prêtées, en même quantité et qualité, et au terme convenu ».

Sécuriser les dépôts

Certes, si les taux semblent aujourd’hui inexorablement se rapprocher de zéro dans la plupart des pays, les particuliers ou les entreprises qui empruntent ne bénéficient pas (encore ?) et les épargnants ne subissent pas (encore ?) de taux d’intérêt nominaux négatifs sur leurs dépôts.

Cette situation peut d’ailleurs apparaître comme acceptable pour le prêteur dans certaines circonstances. Il peut par exemple accepter de payer pour son dépôt si son avoir est sécurisé et qu’il est moins tenté de le dépenser alors qu’il anticipe non seulement une récession mais une déflation, donc une baisse des prix.

Un ménage peut également chercher à éviter les risques de vol de cash, les complications d’un transfert matériel de fonds par rapport aux paiements dits « dématérialisés », etc. Ajoutons qu’un agent convertissant une épargne en une devise étrangère peut accepter de payer un taux d’intérêt négatif pour son dépôt s’il anticipe une appréciation de cette monnaie supérieure (ou pour le moins égale) au coût de son dépôt.

Adriaticfoto/Shutterstock
Le prêteur peut accepter de payer pour son dépôt si son avoir est sécurisé.

Outre les épargnants, les banques pourraient également s’accommoder de taux durablement bas, voire négatifs. Beaucoup imaginent que la faiblesse des taux rendrait automatiquement les établissements déficitaires sur leurs activités de prêt et que le maintien des taux à des niveaux proches de zéro ne pourrait qu’accompagner, voire provoquer, un cataclysme financier.

Une entreprise peut vendre à perte un bien ou un service si celui-ci n’est pas sa seule activité et que ses pertes sont compensées par d’autres gains, pour autant que la loi permette la vente à perte. Il est possible aussi pour une entreprise d’être déficitaire pendant un temps limité en attendant le retour de jours meilleurs afin de conserver ses employés et sa clientèle, autrement dit ses capacités de production et ses parts de marché.

Toutefois, cela paraît a priori impossible de façon permanente, sauf à imaginer que cette activité soit devenue une sorte d’article d’appel, les profits étant réalisés grâce à d’autres services.

Le pouvoir de création monétaire des banques

Certes, les banques ont des revenus procurés par des services diversifiés et par leurs facturations. Selon le cabinet Sémaphore Conseil, les frais de tenue de compte ont augmenté de 1 000 % en dix ans en France. Il existe aussi des frais de dossiers pour les prêts et les emprunteurs souscrivent des contrats d’assurance couvrant les prêts. On sait également que les banques prélèvent des pénalités importantes en cas de défaillances dans le remboursement des prêts. Remarquons que pour un établissement financier offrir un prêt à – 1 % est profitable si la ressource reprêtée a été obtenue à – 5 % (par exemple auprès de la Banque centrale).

Ajoutons que l’apport de liquidités par les politiques de quantitative easing des banques centrales diminue les risques des prêts quand le prix des biens ainsi acquis, comme l’immobilier, augmente du fait de l’accroissement considérable des moyens pour les payer.

Les taux négatifs n’empêchent pas les banques d’être rentables. Syda Productions/Shutterstock

Mais, la capacité des banques de prêter à taux nuls voire négatifs se situe ailleurs. Contrairement à une croyance commune de tels taux ne rendent pas les banques automatiquement déficitaires (même s’ils diminuent leur rentabilité). Car un prêt bancaire, pour l’essentiel, ne se fait plus par transformation en prêt d’une épargne préalable mais par création nette de monnaie via le crédit.

Pour la banque, le gain de l’émission monétaire se compose de l’ensemble formé par le capital, les intérêts et les frais de dossier payés par l’emprunteur, diminué de toutes les dépenses encourues par elle dans l’activité spécifique de prêt : notamment pour l’ouverture et la gestion du crédit, les dépôts, les paiements et les transferts en relation avec celui-ci et les réserves obligatoires et excédentaires (qui s’élèvent à environ 6 % des dépôts et sont maintenant soumises à prélèvement). Même si les taux devenaient nuls et même négatifs, toute chose égale par ailleurs, l’activité bancaire pourrait rester rentable.

La quadrature du cercle financier

Affirmer que les dépôts et épargnes en banques des clients devraient subir un taux d’intérêt négatif, afin de compenser ce qui serait en quelque sorte une perte sèche pour elles, est donc erroné. La proposition ignore l’actuel monopole des banques de création monétaire par le crédit et le dénouement de celui-ci dont elles bénéficient par l’acquittement des intérêts et des frais de gestion mais surtout par le remboursement du capital avancé… pour autant que le prêt soit bien remboursé.

Les pressions à la baisse des taux et de leur maintien à des niveaux planchers sont aujourd’hui multiples. Ils expriment une anticipation négative sur l’évolution de l’économie dite « réelle » : les inquiétudes quant à l’avenir suscitent peu de projets d’investissement (donc peu d’embauche) et une faible consommation. D’où des taux d’épargne élevés qui renforcent la situation.

Or, pour favoriser une relance économique, les autorités monétaires pensent qu’il faut tout faire pour maintenir un crédit pas cher, de façon à encourager la dépense et favoriser ainsi l’investissement. Une illusion quand les taux d’endettement des entreprises et des ménages sont déjà élevés et que la demande effective est insuffisante du fait de la baisse continue depuis les années 1980 dans la répartition de la part des salaires par rapport aux revenus du capital.

On se trouve dans une sorte de quadrature du cercle financier dont la sortie ne peut spontanément résulter d’une autorégulation des marchés financiers. Paraît impossible une remontée des taux d’intérêt sans des décisions publiques (notamment fiscales et de restructuration des institutions de crédit) permettant notamment tant d’éponger l’immense masse de liquidités accumulées… que d’orienter les financements. Une décision politique que rien ne laisse présager.

publié dans     par Dominique Manga (SOURCE The Conversation)

AUTEUR

     Jean Michel Servet  Honorary professor, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

17 Nov 2020

«  Tout simplement magnifique  »: un autre nouveau vaccin contre le COVID-19, venu de la société de biotechnologie ( Moderna Therapeutics), réussit un essai à grande échelle

Photo  : Une participante à l’essai d’efficacité Moderna à Washington, DC, est préparée pour son vaccin contre le COVID-19.

ERIN SCHAFF / LE NEW YORK TIMES / REDUX

Un conseil indépendant surveillant l’essai de vaccin de 30000 personnes de Moderna s’est réuni dimanche et a rapporté à la société et aux responsables de la santé du gouvernement américain que seules cinq personnes du groupe vacciné avaient développé des cas confirmés de COVID-19, tandis que 90 personnes qui avaient reçu des injections placebo étaient tombées malades  du coronavirus . C’est une efficacité de 94,5%, a rapporté la société dans un communiqué de presse ce matin. Bien que la mesure de l’essai clinique puisse ne pas se traduire par un niveau aussi élevé de protection dans le monde réel, le succès indique que le vaccin est probablement plus qu’efficace pour arrêter la pandémie s’il peut être largement distribué.

La collaboration Pfizer / BioNTech a d’abord donné un coup d’espoir au monde fatigué par la pandémie en rapportant que son candidat vaccin, un brin d’ARN messager (ARNm) enveloppé dans une particule lipidique,  avait une efficacité supérieure à 90% . Mais son communiqué de presse n’a pas révélé grand-chose d’autre, omettant de noter le nombre de cas de COVID-19 dans les groupes vaccinés et placebo. (Un institut russe a également revendiqué la semaine dernière le  succès d’un vaccin COVID-19 sans ARNm , présentant peu de données d’une analyse intermédiaire de 20 cas totaux de COVID-19 dans les deux bras de son essai.)

Moderna a fourni ces détails et plus sur son vaccin à ARNm, ajoutant à l’optimisme croissant parmi les experts de la santé publique que la Food and Drug Administration (FDA) américaine pourrait bientôt autoriser ces vaccins COVID-19 pour une utilisation généralisée. Moderna, une société qui n’a pas encore mis sur le marché un traitement ou un vaccin, a fourni des preuves convaincantes que son candidat faisait plus que simplement prévenir les maladies symptomatiques, le principal critère d’évaluation des deux essais. La société a rapporté que 11 personnes du bras placebo de l’essai ont développé des cas graves de COVID-19, alors que personne dans le groupe vacciné ne l’a fait. «Une analyse préliminaire suggère un profil d’innocuité et d’efficacité globalement cohérent dans tous les sous-groupes évalués», indique le communiqué de presse. Cela signifie que le vaccin semble fonctionner aussi bien dans toutes les populations étudiées, y compris les personnes âgées et les minorités ethniques,

«De toute évidence, les données parlent d’elles-mêmes», déclare Anthony Fauci, directeur de l’Institut national américain des allergies et des maladies infectieuses (NIAID), qui a contribué à soutenir l’étude. «C’est un résultat très positif.» Il soupçonne qu’à la fin du mois prochain, des doses d’un ou des deux vaccins pourraient commencer à être proposées aux personnes les plus exposées au SRAS-CoV-2, le virus responsable du COVID-19.

Mais de nombreuses questions subsistent sur la durabilité de la protection des vaccins, leur sécurité, ce que la FDA exigera pour les approuver, et le défi de produire et de distribuer rapidement des centaines de millions, voire des milliards de doses. Par exemple, parce que les températures chaudes provoquent la dégradation de l’ARN et des particules lipidiques, les vaccins doivent être conservés congelés jusqu’à quelques jours avant utilisation, ce qui nécessite une «chaîne du froid» pour les déplacer des usines de fabrication aux pharmacies et cliniques.

Ruth Karron, qui dirige le Center for Immunization Research à la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health, note que ni Moderna ni l’étude Pfizer / BioNTech n’ont évalué si le vaccin prévenait les infections ainsi que les maladies symptomatiques, qui sont essentielles pour contrôler la propagation de le virus. «Les données dont nous disposons indiquent que ces vaccins vous protègent contre les maladies graves, mais cela ne signifie pas que vous ne pouvez pas être infecté et le donner à votre patient, votre voisin, votre client ou qui que ce soit», dit Karron. Mais elle dit aussi du résultat de Moderna: « Wow, fantastique, incroyable. »

Moderna a été l’un des pionniers de la technologie de l’ARNm, attirant d’  énormes investissements  dans sa quête de fournir des ARN qui produisent des molécules thérapeutiques ou des protéines qui déclenchent une réponse immunitaire protectrice. Depuis avril, Operation Warp Speed, l’effort du gouvernement américain pour développer un portefeuille de vaccins COVID-19 et les transférer rapidement dans des essais d’efficacité, a investi 1 milliard de dollars dans la R&D sur le vaccin COVID-19 de Moderna. Des mois plus tard, Warp Speed ​​a engagé 1,5 milliard de dollars supplémentaires à Moderna pour acheter 100 millions de doses de son candidat et 1,9 milliard de dollars à Pfizer pour la même quantité de son produit, qui a été initialement développé chez BioNtech, une société qui s’est concentrée sur le traitement du cancer avec de l’ARNm.

Bien que de petites études aient montré que les vaccins à ARNm peuvent déclencher des réponses immunitaires et ne présentent pas de problèmes de sécurité évidents et significatifs, les deux essais d’efficacité sont les premiers à montrer qu’ils peuvent réellement protéger les personnes contre un agent pathogène. Les deux vaccins reposent sur un extrait d’ARNm codant pour la protéine de surface du SRAS-CoV-2, conçu par une équipe de recherche dirigée par Barney Graham du Vaccine Research Center du NIAID. Lorsqu’il a appris la semaine dernière que la stratégie fonctionnait, Graham a déclaré: «J’ai eu mon moment de soulagement et de larmes en sanglotant.

Les deux vaccins à ARNm n’ont pas encore terminé leurs essais d’efficacité, qui visent à accumuler environ 150 à 165 cas de COVID-19 pour fournir une plus grande certitude statistique de tout résultat d’efficacité. Mais ils devraient atteindre ces objectifs d’ici décembre, lorsque la FDA prévoit de convoquer un comité consultatif pour examiner les données, car la plupart des sites d’essais se trouvent aux États-Unis, où l’épidémie explose.

Si le comité consultatif recommande que la FDA délivre ce que l’on appelle des autorisations d’utilisation d’urgence pour les vaccins, Warp Speed ​​prévoit de commencer à les livrer aux pharmacies et cliniques à travers le pays le lendemain. Moderna prévoit qu’il peut avoir environ 20 millions de doses pour les États-Unis d’ici la fin de l’année. Pfizer, qui a conclu des accords de vente avec plusieurs pays en plus de celui qu’elle a conclu avec Warp Speed, prévoit de fournir un total de 50 millions de doses d’ici la fin de cette année. Les premières doses iront aux groupes jugés les plus à risque d’infection par les Centers for Disease Control and Prevention des États-Unis, mais les entreprises disent qu’il devrait y en avoir suffisamment pour vacciner l’ensemble des États-Unis d’ici le printemps.

Alors que le vaccin Pfizer / BioNTech utilise 30 microgrammes d’ARNm, Moderna en contient 100. (La société a donné une dose encore plus élevée de son vaccin dans des études cliniques antérieures, mais a constaté que cela entraînait parfois des effets secondaires graves.) Les deux vaccins nécessitent deux doses séparées par plusieurs semaines. Une différence clé est que le candidat Pfizer / BioNTech doit être conservé à –70 ° C, tandis que Moderna peut être conservé à –20 ° C. Moderna a révélé aujourd’hui qu’une fois décongelé, son vaccin peut rester stable pendant 30 jours entre 2 ° C et 8 ° C, à des températures de réfrigérateur domestique. Dans une grande partie du monde, le maintien d’une chaîne du froid pour un vaccin à –70 ° C présente de formidables défis, et même –20 ° C présente des obstacles.

Moderna espère produire entre 500 millions et 1 milliard de doses en 2021, mais elle ne voit pas de moyen d’aller au-delà de cette quantité. «Nous n’avons pas une capacité de fabrication d’un milliard de doses inactive quelque part. Nous augmentons de plus en plus notre production et tous nos ingénieurs clés travaillent pour que cela se produise », déclare Stéphane Bancel, PDG de Moderna. «Donc, si nous les sortons et disons: ‘Hé, vous devez aller dans un avion à l’autre bout du monde pour apprendre à quelqu’un d’autre comment le faire’, ils ne pourront pas développer la fabrication en aux États-Unis ou en Suisse. »

Le coût du vaccin peut également être beaucoup trop élevé pour de nombreux pays. Bancel dit que la société est en pourparlers avec le COVID-19 Vaccines Global Access Facility, une organisation à but non lucratif créée pour aider les pays à ressources limitées à acheter le vaccin à des prix réduits.

Alors que les pays commenceront à s’approvisionner en vaccin ARNm, la question deviendra de savoir si les nombreuses personnes qui hésitent à recevoir un vaccin COVID-19 – en particulier un nouveau type qui n’a pas de dossier de sécurité à long terme – retrousseront leurs manches. Certains participants à l’essai ont signalé des fièvres ou d’autres réactions légères au vaccin, donc s’assurer que tout le monde reçoit sa deuxième dose pourrait être un obstacle.

Pourtant, Karron soupçonne que l’hésitation diminuera à mesure que les gens verront que le vaccin fonctionne et qu’aucun effet secondaire sérieux n’apparaît. Elle imagine également que la pression augmentera pour contribuer au bien social. «Il va venir un moment où vous allez pouvoir dire, vous savez, que nous pourrions ouvrir notre communauté, sauf pour des gens comme vous», dit Karron. «Si vous vous faisiez vacciner, nous pourrions retrouver un semblant de vie telle que nous la connaissons.

Fauci, un grand fan de l’équipe de baseball des Nationals de Washington, dit qu’il pourrait imaginer assister à un match la saison prochaine, même s’il ne veut pas que les gens pensent que tout le pays sera vacciné avant le jour de l’ouverture en avril. «Si nous avons une très bonne adoption dans tout le pays et une efficacité de 95% des vaccins, la couverture d’immunité que nous pourrions avoir dans ce pays pourrait vraiment en finir avec une épidémie», dit Fauci. «Il y aura encore des infections dans la société, mais elles seront probablement si faibles qu’il serait possible d’avoir des spectateurs dans les gradins en été.»

Huit autres vaccins COVID-19 sont entrés dans des essais d’efficacité et il y en a près de 30 autres aux premiers stades des études sur l’homme. «Nous ne savons pas encore si ce sont les vaccins idéaux», déclare Stanley Plotkin, qui a développé le vaccin contre la rubéole et a participé à plusieurs autres. Et Plotkin et bien d’autres soupçonnent que des vaccins alternatifs peuvent être mieux adaptés à certaines populations. «L’essentiel est que le jeu n’est pas terminé», dit Plotkin.

Publié dans:   par Dominique Manga (source The Science)

      AUTEUR

Jon Cohen

   JON COHEN

Jon est rédacteur pour Science .

17 Nov 2020

Les problèmes de température pourraient ralentir le déploiement de nouveaux vaccins contre les coronavirus

Photo : Les conteneurs Arktek, qui maintenaient les vaccins contre le virus Ebola à –80 ° C en Afrique subsaharienne, pourraient être utilisés pour transporter des vaccins COVID-19 nécessitant des températures similaires.

ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ / S. HAWKEY

Les  nouvelles rassurantes d’aujourd’hui selon lesquelles le vaccin COVID-19 de Moderna pourrait fonctionner aussi bien que celui fabriqué par Pfizer et BioNTech signifie que le monde pourrait disposer de deux armes puissantes pour lutter contre la pandémie COVID-19. Maintenant, le prochain sujet brûlant du vaccin est, eh bien, la chaleur. Les deux vaccins utilisent une nouvelle technologie — des brins d’ARN messager (ARNm), retenus dans des particules lipidiques — qui est vulnérable à la dégradation à température ambiante et nécessite que les doses soient congelées pour le transport, puis décongelées pour être utilisées.

C’est là que le vaccin Moderna peut avoir un avantage: contrairement à l’offre de Pfizer et BioNTech, il n’a pas besoin d’être conservé à –70 ° C, mais peut tolérer une température beaucoup plus élevée de –20 ° C, ce qui est standard pour la plupart des congélateurs d’hôpitaux et de pharmacies. Cette différence signifie que le vaccin de Moderna devrait être plus facile à distribuer et à stocker, en particulier dans les régions rurales des États-Unis et dans les pays en développement qui ne disposent pas de congélateurs ultra-froids. Moderna dit que des années de travail de développement ont permis de stocker son vaccin à des températures plus élevées, mais la semaine dernière, une autre société de vaccins à ARNm a annoncé qu’elle testait un vaccin COVID-19 qui, selon les premières études, pourrait survivre à des températures encore plus chaudes de 2 ° C à 8 ° C C trouvé dans les réfrigérateurs.  

Les vaccins Moderna et Pfizer / BioNTech donnent aux cellules du corps une matrice d’ARNm pour fabriquer la protéine de pointe du SARS-CoV-2, le virus qui cause le COVID-19. La protéine se déplace alors à la surface de la cellule et déclenche une réponse immunitaire. Cet ARNm est relativement fragile par rapport aux protéines ou fragments de protéines qui composent souvent les vaccins conventionnels, et il se fend facilement à température ambiante, explique Alana Gerhardt, qui étudie le développement de produits vaccinaux à l’infectious Disease Research Institute (IDRI) à Seattle. En outre, les enzymes appelées ribonucléases qui mâchent les ARNm «sont partout, même dans l’environnement contrôlé du laboratoire», provenant de sources telles que la respiration et la peau des travailleurs de laboratoire, explique Gerhardt.

Les sociétés confèrent à l’ARNm une certaine protection pendant la production et le stockage en l’insérant dans un support, une substance grasse appelée nanoparticule lipidique. Le lipide protège également l’ARNm des enzymes dans le sang une fois qu’il a été injecté. Mais la nanoparticule est délibérément conçue pour se dégrader lentement, de sorte qu’elle ne s’accumule pas dans le foie et ne cause aucun dommage, déclare Daniel Anderson, généticien et ingénieur chimiste au Massachusetts Institute of Technology.

Bien que les formulations exactes des sociétés soient exclusives, Pfizer et BioNTech ont jusqu’à présent déclaré que leur vaccin devait rester ultra froid. Mais Barney Graham, chercheur en vaccins à l’Institut national américain des allergies et des maladies infectieuses qui a conçu l’ARNm utilisé à la fois par Moderna et Pfizer / BioNTech, dit que les exigences de température ne sont en fait pas claires. Pfizer et BioNtech ont commencé avec –70 ° C lorsqu’ils ont demandé pour la première fois aux régulateurs de tester leur vaccin chez l’homme, et Graham dit que les entreprises pourraient finalement être en mesure de documenter que l’ARNm survit à des températures plus chaudes.

En attendant, sur les sites de Kalamazoo, Michigan et Puurs, Belgique, Pfizer emballera des envois de  200 à 1000 flacons contenant chacun cinq doses dans des boîtes isolées  avec des capteurs thermiques sur glace sèche pour fournir le refroidissement nécessaire. Les pharmacies et les cabinets médicaux dépourvus de congélateurs ultra-froids de 15 000 $ peuvent le conserver dans la boîte thermique pendant environ 2 semaines en remplissant la glace sèche tous les 5 jours; une fois retiré, le vaccin peut être réfrigéré pendant 5 jours. Le vaccin de Moderna, cependant, est stable pendant 6 mois à –20 ° C, ou dans un congélateur standard, et la société a annoncé aujourd’hui que son produit peut être conservé à la température normale du réfrigérateur jusqu’à 30 jours, plus longtemps que les 7 jours initialement prévus.

La société allemande CureVac est à la traîne dans la course au vaccin ARNm COVID-19, mais a annoncé la semaine dernière que son candidat est stable pendant 3 mois à 5 ° C. Contrairement aux   vaccins Moderna et Pfizer / BioNTech, l’ARNm de CureVac n’a pas de modification de l’un de ses quatre éléments constitutifs, un nucléoside appelé uridine, qui, selon la société, lui permet de s’emballer plus étroitement à l’intérieur de la nanoparticule. «Notre hypothèse est que plus l’ARNm est compact, moins il est susceptible de se dégrader», déclare la porte-parole de CureVac, Sarah Fakih. La société prévoit de lancer un essai auprès de 30 000 personnes pour tester l’efficacité du vaccin d’ici la fin de cette année.

Même un vaccin expédié et stocké à –20 ° C, comme celui de Moderna, pose des problèmes dans les pays en développement, où l’électricité pour les congélateurs peut être peu fiable et la glace sèche rare. Mais les vaccins congelés n’ont pas à être un facteur décisif, comme le montre le vaccin Ebola, qui a été expédié dans des conteneurs Arktek vers différents sites de la République démocratique du Congo pour vacciner environ 400 000 personnes. Des congélateurs ultra-froids dans les grandes villes étaient encore nécessaires pour stocker le vaccin avant sa distribution et pour refroidir les compresses froides utilisées pour maintenir Arkteks au frais, note Prashant Yadav du Center for Global Development. Cela signifiait qu’il restait un besoin d’électricité fiable avec des sources de secours. «L’essentiel est d’avoir un point de stockage primaire de la chaîne du froid», explique Yadav.

Les Arkteks sont chers – environ 2 000 $ chacun – mais ils sont réutilisables et peuvent conserver les vaccins et la glace sèche ou les compresses froides à base d’alcool ou de sel au frais beaucoup plus longtemps qu’une boîte isotherme, note Lieberman. «Je vois que l’Arktek est précieux partout où vous voulez que les vaccins restent froids pendant des jours ou des semaines sans congélateur», dit Lieberman. Le programme de livraison mondial de la Fondation Gates se prépare à accélérer la production d’Arktek par la société chinoise qui le fabrique, si nécessaire pour les vaccins COVID-19, indique Global Health Labs.

Une autre option consiste à lyophiliser les vaccins à ARNm; ils seraient ensuite reconstitués avec de l’eau au point de livraison. (D’autres vaccins le font déjà.) Pfizer dit qu’il travaille sur une telle forme en poudre de son vaccin. Les régulateurs auraient probablement besoin de preuves pour montrer que le vaccin reconstitué fonctionne aussi bien que le vaccin liquide, dit Corey Casper de l’IDRI.

Plusieurs autres vaccins COVID-19 actuellement en essai d’efficacité ne nécessiteront pas non plus de stockage au congélateur. S’ils fonctionnent aussi bien que les vaccins à ARNm, il n’y aura pas besoin d’une chaîne du froid de –20 ° C ou –70 ° C dans les milieux aux ressources limitées, dit Yadav. Mais si ces vaccins ne sont pas aussi efficaces – disons seulement 70%, contre 90% pour un vaccin à ARNm – Yadav dit que cela pourrait faire pencher la balance vers le déploiement de vaccins à ARNm, malgré les coûts et les défis. 

Avec le reportage de Jon Cohen.

Publié dans:   par Dominique Manga (source The Science) 

Jocelyn Kaiser est rédactrice pour le magazine Science .