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14 Oct 2021

Comment prévenir et mieux soigner le mal de dos ?

La lombalgie aiguë, encore appelée « lumbago » ou « mal du siècle », est un enjeu de santé publique majeur : 87 % des Français ont déjà eu ou auront mal aux lombaires au moins une fois dans leur vie dans leur vie.

Cette affection est très répandue : c’est le deuxième motif de consultation chez le médecin généraliste. Il est d’autant plus important de la prendre correctement en charge qu’une fois installée, elle déclenche des évènements en cascade qui l’autoentretiennent. Les douleurs lombaires entraînent une peur du mouvement (kinésiophobie) qui mène à l’inactivité et la désadaptation physique, aboutissant à une faiblesse et une raideur musculaire.

Si 90 % des lombalgies guérissent spontanément en moins de quatre à six semaines, 7 % d’entre elles évoluent vers une forme chronique. Que faire pour l’éviter ?

Une affection majoritairement bénigne

Généralement, la lombalgie est une maladie bénigne qui ne nécessite pas d’examens complémentaires tels que radiographie, scanner ou IRM. Il est cependant important de souligner que dans 7 % des cas la lombalgie aiguë évolue à un stade chronique lorsque la symptomatologie perdure au-delà de trois mois.

La lombalgie chronique représente 85 % des dépenses de santé liées à cette pathologie, soit 661 millions d’euros de la branche maladie (dont 353 millions pour les arrêts de travail) et 1 milliard d’euros par an pour la branche accident du travail/maladie professionnelle (donc 580 millions d’euros pour les arrêts de travail). Cette forme chronique de lombalgie est le huitième motif de consultation chez le médecin généraliste.

https://youtu.be/2GNGX_KGnBk

Outre les impacts individuels, la lombalgie a également des conséquences importantes pour l’ensemble de la société. Elle a en effet un coût économique non négligeable, puisqu’elle touche les deux tiers des salariés et représente un tiers des arrêts de travail. En outre, un lombalgique sur cinq est en arrêt de travail, et 30 % des arrêts de travail durent plus de six mois.

Cette pathologie est également la première cause de handicap au travail avant l’âge de 45 ans et la troisième cause de maladie professionnelle et d’invalidité. Elle représente 15 % des accidents de trajet et 7 % des maladies professionnelles reconnues.

Les secteurs d’activité les plus touchés sont : le transport, la logistique, les professionnels du BTP, les services de soins à la personne et des services de l’eau. Il est donc d’autant plus important de prendre soin de son dos au quotidien, afin d’éviter de basculer vers la lombalgie chronique.

La clé : renforcer ses muscles

D’un point de vue physiopathologique, il faut bien différencier les phénomènes douloureux « aigus » de ceux dits « chroniques ».

Il a été démontré que les douleurs chroniques résultent d’une altération du contrôle de plusieurs muscles tels que le transversus abdominis ou le multifidus, qui contrôlent les mouvements intervertébraux lombaires. Des travaux ont suggéré que ces altérations pourraient être liées à des modifications de la cartographie cérébrale impliquée dans le contrôle des muscles protecteurs du dos (muscles paravertébraux lombaires notamment). Il se produit donc une sorte de « déprogrammation centrale », ce qui implique que la lombalgie chronique ne se rééduquera donc pas de la même façon qu’un lumbago classique.

modèle 3D de deux vertèbres séparées par un disque intervertébral
Comme leur nom l’indique, les disques intervertébraux sont localisés entre les vertèbres. Kaudris/WikimediaCC BY

Pour faire attention à son dos, plusieurs éléments considération sont à prendre en compte. Tout d’abord sur le plan ergonomique, il faut veiller à diminuer les pressions intradiscales de la colonne vertébrale (constitués de fibres de collagène et de cartilage fibreux, les disques intervertébraux jouent un rôle de « coussins », amortissant les chocs et assurant la flexibilité de la colonne vertébrale, ndlr). Ces pressions varient en fonction non seulement de la position du corps, mais également de l’activation des muscles du dos et de l’abdomen : en position assise, elles sont plus importantes lorsque l’on est penché en avant que lorsque l’on veille à maintenir notre dos droit, appuyé contre le dossier du siège.

Parmi les autres postures à éviter, on peut citer le fait de croiser les jambes si l’on a été opéré d’une prothèse totale de hanche (par voie postéro-latérale), se pencher dos en avant, sans utiliser la flexion des cuisses et la contraction des abdominaux ou encore porter des poids ou des charges bras tendus augmentent. Ces deux dernières postures augmentent en effet les pressions intradiscales au niveau du rachis lombaire. Lorsque l’on soulève une charge, il faut privilégier un port au plus prêt du corps, en contractant ses abdominaux.

Renforcer les muscles de son dos constitue donc un moyen efficace pour lutter contre la lombalgie, comme l’a montré un essai clinique randomisé : chez des patients lombalgiques, un tel renforcement a permis d’améliorer le contrôle postural ainsi que la plasticité cérébrale.

Contrairement à ce que pensent 7 Français sur 10, qui considèrent qu’en cas de lombalgie le repos est le meilleur remède, le mouvement et l’activité physique constituent donc l’approche thérapeutique fondamentale pour traiter cette affection, qu’elle soit aiguë ou chronique.

Les méfaits du repos

Souvent, en cas de lombalgie, la peur du mouvement augmente. Les patients optent alors pour un repos prolongé et limitent leur activité physique. Or, ce faisant, ils aggravent leur mal, et s’exposent à un risque plus élevé de passage à une lombalgie chronique, de prolongation d’arrêt de travail, d’invalidité professionnelle, voire de dépression.

En cas de lombalgie aiguë,la Haute Autorité de Santé recommande, en première intention :

  • de reprendre ses activités quotidiennes, ce qui inclut une reprise précoce de l’activité professionnelle si possible ;
  • de pratiquer des activités physiques et sportives adaptées ;
  • de se livrer à une activité progressive et fractionnée selon notre préférence ;
  • de recourir à la masso-kinésithérapie.

En seconde intention, il est conseillé une sensibilisation à la neurophysiologie de la douleur, ainsi que le recours à des techniques manuelles telles que manipulations ou mobilisations (mais uniquement dans le cadre d’une combinaison multimodale de traitements incluant un programme d’exercices supervisés) et à des interventions psychologiques de type thérapie cognitivo-comportementale.

Les interventions non médicamenteuses ont donc un rôle important à jouer dans la prise en charge des patients lombalgiques, qui doit être systématiquement multidisciplinaire doit être pour être la plus efficace possible. Activité physique, modifications de son environnement, prise en charge psychologique… La Haute Autorité de Santé et l’Académie nationale de Médecine recensent plus de 400 sortes d’interventions médicamenteuses.

Panorama de l’ensemble des interventions non médicamenteuses possibles. Université de Montpellier

Si elles peuvent avoir une action préventive ou thérapeutique et potentialiser l’action de traitements biomédicaux, l’Organisation mondiale de la Santé rappelle cependant qu’elles doivent être évaluées le plus rigoureusement et scientifiquement possible, afin de démontrer leur potentiel bénéfice/risque sur la santé et la qualité de vie.

C’est d’ailleurs ce qui les distingue des médecines alternatives et des pratiques socioculturelles : les interactions non médicamenteuses sont évaluées par des essais contrôlés randomisés et être soumises à une démarche qualité. Si en cas de lombalgie le repos n’est pas la solution, il ne s’agit pas non plus de faire n’importe quoi avec son dos…


Cet article a été écrit en partenariat #PuMS, la chaîne YouTube Pour une meilleure santé et Université de Paris. 

Publié dans par  Dominique Manga

                   Auteurs

    1. Arnaud  Delafontaine Médecin thésé en médecine physique et de réadaptation, directeur scientifique de l’Ecole d’Assas, masseur-kinésithérapeute, ostéopathe, chercheur associé au laboratoire CIAMS, Université Paris-Saclay

  1. Boris Hansel Médecin, Professeur des universités- Praticien hospitalier, Inserm U1148, Faculté de Santé, Université de Paris

13 Oct 2021

Recevoir des millions pour cacher des billions : les Pandora Papers démasquent aussi les facilitateurs du crime financier

L’enquête sur les Pandora Papers du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) – une salle de presse et un réseau de journalistes sans but lucratif basés à Washington (D.C.) – a révélé qu’il existe toujours quelques paradis fiscaux pour ceux qui cherchent à cacher leur richesse.

Ceux dont on ne parle toutefois pas autant dans la couverture médiatique des Pandora Papers, ce sont les facilitateurs, ceux qui s’emploient à aider les mieux nantis à s’enrichir encore plus et à transmettre leur patrimoine en évitant ou en fraudant le fisc. Ils permettent ainsi aux criminels et aux cleptocrates de blanchir leurs avoirs mal acquis.

Ils ne sont peut-être pas aussi riches que leurs clients, mais ils reçoivent des millions pour cacher des billions.

L’industrie de la défense de la richesse

Il existe depuis longtemps une « industrie de la défense de la richesse » bien établie formée de divers professionnels – conseillers, banquiers, avocats, comptables, notaires, agents immobiliers et autres – qui se servent de sociétés-écrans, de bureaux de gestion de patrimoine, de comptes à l’étranger et de fiducies pour aider les gens les plus riches du monde à protéger leur patrimoine des percepteurs d’impôts.

Ces « facilitateurs » hautement rémunérés aident les oligarques, les dictateurs et les criminels du monde entier.

Les médias grand public ont déjà beaucoup parlé des crimes, des abus et des méfaits financiers d’États étrangers malveillants et de riches particuliers, mais qu’en est-il des intermédiaires du système financier qui s’occupent des détails et qui fournissent les mécanismes d’évasion aux criminels ?

Un groupe d’hommes autour d’un stand à journaux
Des Kenyans lisent dans les journaux du matin une déclaration du président Uhuru Kenyatta en réponse à son inclusion parmi les 330 politiciens identifiés dans les Pandora Papers comme bénéficiaires de comptes financiers secrets. (AP Photo/Brian Inganga)

Certains membres des élites paient des professionnels et des entreprises de renom pour leur ouvrir des portes politiques, faire pression contre des sanctions, mener des batailles juridiques ou blanchir de l’argent et des réputations. Ce faisant, ces institutions et ces particuliers repoussent les limites de la loi et portent atteinte aux principes de notre démocratie.

Selon le rapport d’enquête 2020 de Deloitte sur la préparation à la lutte contre le blanchiment d’argent, on estime que le montant total d’argent blanchi chaque année serait l’équivalent de 2 à 5 % du PIB mondial, soit entre 800 milliards et 2 billions de dollars US.

Les dossiers FinCEN de l’ICIJ nous offrent un aperçu sans précédent d’un monde secret de banques internationales, de clients anonymes et, dans bien des cas, de criminalité financière.

Ils montrent comment les banques font aveuglément transiter de l’argent par leurs comptes pour des personnes qu’elles ne sauraient identifier, ne signalent qu’après plusieurs années des transactions qui présentent toutes les caractéristiques du blanchiment d’argent et font même affaire avec des clients impliqués dans des fraudes financières et des scandales de corruption publique.

Les ravages de « l’argent occulte »

La corruption et les malversations financières sont de par leur nature secrètes et souvent très complexes. L’argent occulte, ou argent noir, (essentiellement, les sommes dépensées afin d’influencer les résultats politiques sans que soit divulguée la source de l’argent) achète l’accès aux tribunaux et aux politiciens, rendant ainsi la société moins juste et moins équitable.

Ce qui distingue souvent les riches ordinaires des membres de l’oligarchie, c’est que les oligarques investissent dans la défense de la richesse. Ils utilisent leur pouvoir et leur richesse pour en accumuler encore plus, pour faire pression sur les politiciens et pour truquer les règles du jeu afin qu’elles leur conviennent.

L’un des défis de la lutte contre le crime financier est la course mondiale vers le bas qui se déroule entre les paradis fiscaux, chacun tentant d’attirer des clients en offrant des incitations plus lucratives et un plus haut niveau de confidentialité pour les entreprises. Les facilitateurs de l’industrie de la défense de la richesse élaborent et commercialisent des stratégies, des structures et des systèmes qui permettent d’éviter les obligations fiscales et les contrôles réglementaires.

Les bases de données sur la propriété effective, conçues pour lutter contre le blanchiment d’argent, sont des mesures de plus en plus populaires dans le monde entier depuis la publication des Panama Papers, qui ont attiré l’attention de la communauté internationale sur les impacts sociaux de l’anonymat des entreprises.

Si cette tendance se poursuit, on peut espérer que le nombre toujours croissant de gouvernements qui instaurent des initiatives en matière de propriété effective et de transparence fiscale obligera les paradis extraterritoriaux restants, comme les Bermudes, les îles Caïmans et Malte, à suivre le pas pour éviter d’être exclus du système financier mondial.

Deux personnes marchent sur une plage de sble blanc
Des touristes marchent sur la Plage de sept milles de l’île Grand Caïman. (AP Photo/David McFadden)

Des signes prometteurs

Pendant ce temps, de nombreux territoires continuent d’échapper aux organismes d’application de la loi qui suivent les pistes de l’argent des fraudeurs fiscaux et des criminels.

Malgré des lacunes évidentes sur les plans de la réglementation et de son application, ainsi que l’absence apparente de volonté politique pour résoudre ces lacunes dans la pratique, certains signes encourageants laissent penser que les gouvernements du monde entier se sentent désormais contraints d’agir.

La demande mondiale pour la transparence et la responsabilité ne cesse de s’intensifier. À celle-ci s’ajoutent des appels à la lutte contre l’inégalité croissante de la richesse ainsi que des pressions de la part des investisseurs en vue de l’adoption de principes ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance).

Bien que ces facteurs contribuent à éveiller l’attention des hauts responsables politiques, la cynique réalité est que la motivation première de ces dirigeants n’est probablement rien d’autre que la sérieuse et alarmante tendance à la baisse des recettes fiscales. L’approbation du concept d’un taux d’imposition mondial minimum de 15 % par les chefs politiques du G7 lors de leur sommet de juin 2021 est une indication claire qu’un vent de changement commence à souffler.

Boris Johnson pose devant d’autres leaders du G7 sur une plage
Les dirigeants des pays du G7 posent pour une photo à Cornwall, en Angleterre, en juin 2021. (Leon Neal/Pool Photo via AP)

Le modèle actuel n’est pas viable. Les réalités fiscales, ainsi que la pression et la nécessité politiques, obligeront les dirigeants à agir. Leurs discours sur l’inégalité de la richesse et le déséquilibre du pouvoir ne suffiront bientôt plus, car ils permettent à l’industrie de la défense de la richesse et à ses clients de contourner le système et d’éviter de payer leur juste part.

Une plus grande transparence et une plus grande responsabilité sont requises pour démasquer les facilitateurs et réduire les failles qui permettent aux criminels, aux riches particuliers et aux entreprises d’agir en toute impunité.

Publié dans Par   Dominique Manga

                Auteur

  1. Marc  Tassé Professor, Accounting, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

07 Oct 2021

Afrique de l’Ouest : le sombre avenir de la démocratie

Comment expliquer les nombreux coups d’État qui surviennent en Afrique de l’Ouest et qui relèvent des « nouvelles pathologies de la démocratie » – qu’ils prennnent la forme d’interventions militaires contre le pouvoir civil ou de violations de la Constitution visant à permettre à des présidents sortants d’effectuer un mandat supplémentaire ? Ces phénomènes récurrents ne peuvent être analysés sous le seul point de vue local d’une nature des régimes qui serait particulière sous nos tropiques.

Au niveau global, le politologue américain Larry Diamond attribuait ces « vents défavorables à la démocratie » à une combinaison entre « la colère russe », « la complaisance américaine » et « l’ambition chinoise ». Il aurait dû ajouter un phénomène non moins déterminant : le pragmatisme diplomatique, pratique globalisée qui revient, pour les grandes puissances, à défendre avant tout leurs intérêts stratégiques.

C’est sur cet autel des intérêts stratégiques immédiats que sont souvent sacrifiés les sacro-saints principes de démocratisation évoqués durant les années 1990. De l’eau a coulé sous les ponts depuis la conférence de La Baule convoquée par François Mitterrand en 1990, du temps où les puissances occidentales s’érigeaient en défenseurs des valeurs démocratiques. Cette conférence avait insisté, entre autres, sur la nécessité d’instaurer un multipartisme dans les pays africains comme condition de l’aide et du soutien économique de la France.

Face aux coups d’État, la faillite des instances régionales

Ces vents défavorables à la démocratie ne sont plus le seul fait d’un climat tropical qui serait « naturellement » hostile à l’État de droit. Ils proviennent aussi des inconséquences des puissances occidentales, qui semblent pousser le réalisme diplomatique à un niveau jamais observé durant ces dernières décennies.

Les instances régionales africaines ne font pas mieux et sont victimes du discrédit du leadership politique mais aussi de l’image de « syndicats de chefs d’État » dont les affublent les populations, qui voient en elles les symboles mêmes d’une gouvernance antidémocratique, dont les leaders s’empressent de condamner les coups de force militaires mais ne se gênent pas pour mettre en place des « coups d’État constitutionnels » afin de perdurer au pouvoir.

En effet, sur la scène politique ouest-africaine, les coups d’État sont, toujours, immédiatement condamnés puis, progressivement, admis et finalement validés pour une durée à laquelle il suffit de coller l’appellation de « transition ». Le lifting démocratique est ainsi réussi et l’opération de normalisation des régimes issus de coups d’État se poursuit sans entraves.

Coup d’État militaire au Mali : la Cédéao réclame une « transition civile » et des élections (France 24, 28 août 2020).

Même la durée des transitions est déterminée par la capacité des juntes militaires à manœuvrer avec un système démocratique qu’ils ont désormais appris à torpiller de l’intérieur.

Ce recul est dû à des causes internes, qu’il semble de plus en plus vain de tenter d’expliquer, au vu de la surabondance de la littérature qui leur est consacrée. Mais il faudrait aussi analyser ces causes sous l’angle des contradictions et des inconséquences, aussi bien des organisations régionales africaines que de la communauté internationale.

La désillusion démocratique

Il y a d’abord les effets de la désillusion démocratique. Suivant le mouvement global de « la fin de l’Histoire » cher à Francis Fukuyama, la conférence de la Baule annonçait un processus de démocratisation, avec ses conférences nationales aboutissant au multipartisme dans les pays africains.

Promesse leur avait été faite d’un développement économique qui suivrait – dans l’idéal – le respect strict des orientations des politiques d’ajustement structurel et de privatisation de l’économie, indispensables aux investissements étrangers. On connaît la suite.

Afrique : la démocratie en question (TV5 Monde, 29 avril 2021).

Entretemps, le multipartisme qui devait achever le processus démocratique réveilla le spectre de l’ethnicisme et du régionalisme, allumant le feu des conflits intercommunautaires qui fait toujours rage sur le continent. Aujourd’hui, ces conflits sont ravivés par les effets du terrorisme et du radicalisme religieux au Sahel.

Finalement, après des décennies, ni la démocratie ni la paix durable ne furent au rendez-vous en Afrique de l’Ouest. Les organisations régionales ou sous-régionales sont-elles victimes de l’image des leaders politiques qui les incarnent ou sont-elles aussi tombées dans le piège de leurs partenaires du Nord, qui ne jurent que par la stabilité, même au prix d’énormes concessions à des régimes antidémocratiques ou à des juntes militaires ?

L’abandon international face aux réalités « politico-diplomatiques », nid du populisme religieux

Ces dernières années, aucune élection présidentielle contestée n’a été invalidée ni par la Cédéao, ni par l’Union africaine, ni par les organisations internationales, qui finissent toujours par constater stoïquement le statu quo « malgré les incidents mineurs constatés çà et là qui, toutefois, ne portent pas atteinte à la sincérité du scrutin ». Cette expression est désormais consacrée et fleurit dans les rapports des observateurs internationaux, devenus impuissants devant les réalités « politico-diplomatiques ».

Avec une telle situation, on dirait que, paradoxalement, l’épée de Damoclès militaire s’est progressivement substituée à la hantise des sanctions occidentales du FMI ou de la Banque mondiale. D’ailleurs, ces menaces de sanctions n’ont plus beaucoup d’effet dans un contexte fortement marqué par un multilatéralisme déréglé.

Dans les années 1980-1990, lorsqu’un régime de n’importe quel pays africain enfreignait les règles du jeu démocratique, il s’exposait aux sanctions financières des partenaires internationaux, notamment occidentaux. Cette crainte est aujourd’hui complètement dissipée par la disponibilité de fonds alternatifs, parfois beaucoup plus importants, de la part de pays moins regardants sur la transparence ou le respect des droits humains tels que ceux du Moyen-Orient ou d’Asie désignés comme « donateurs autoritaires » dans les cercles de la coopération internationale. C’est un soulagement pour tous les régimes mais un supplice pour les sociétés civiles africaines.

Que fait la Chine en Afrique ? (Le Monde, 22 février 2019).

Elles sont non seulement devenues orphelines de partenaires internationaux avec lesquels elles partageaient les mêmes valeurs démocratiques mais de plus en plus bousculées par des mouvements religieux ou populistes se saisissant de la fibre nationaliste, célébrant même des coups d’État (comme récemment au Mali) : ici se fait ressentir un autre vent défavorable à la démocratie.

L’avenir de la démocratie paraît sombre sous nos tropiques, où les anciens régimes vieillissent mal tandis qu’à l’horizon pointent de nouveaux mouvements populistes se nourrissant, au besoin, de la manipulation des symboles religieux. Pour se donner une légitimité qu’ils ont depuis longtemps perdue en matière politique, les États, qui ne sont plus pourvoyeurs de citoyenneté et de sécurité, les concurrencent dans cette course folle. Les acteurs politiques suivent le même chemin, eux aussi sans perspectives à offrir à une jeunesse désemparée, et se jettent dans les bras de religieux qui ont le vent en poupe au Sahel, à contre-courant de l’édification de sociétés véritablement démocratique . Publié dans  par Dominique Manga  (source The  Conversation)

                Auteur

  1. Bakary Sambe Enseignant chercheur au Centre d’étude des Religions, Université Gaston Berger

06 Oct 2021

Quand l’Église catholique se pensait en société parfaite et intouchable

A chaque scandale impliquant un membre du clergé dans une affaire de pédocriminalité ou de violences sexuelles se pose la question de l’impunité des auteurs et du silence qui les entoure.

Mais la publication du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase) dresse un état des lieux accablant, en évoquant un phénomène « massif » et « systémique ».

Le rapport assure que, depuis 1950, près de 330 000 personnes dont au moins 216 000 mineurs auraient subi des violences sexuelles auprès du personnel de l’institution catholique. Jean-Marc Sauvé, président de la commission, a déclaré que l’Eglise catholique avait manifesté «jusqu’au début des années 2000 une indifférence profonde, et même cruelle à l’égard des victimes» de pédocriminalité. De 1950 aux années 2000, «les victimes ne sont pas crues, entendues, on considère qu’elles ont peu ou prou contribué à ce qui leur est arrivé», a-t-il insisté.

Comment expliquer que certaines pratiques se sont perpétuées au sein d’une institution comme l’Eglise catholique, pourtant dotée de puissants instruments juridiques et politiques ?

Il faut pour cela comprendre la façon dont l’Eglise a défendu et mis en place des législations pensées en dehors de l’État séculier.

Le tournant du XVIᵉ siècle

Le droit canonique – soit l’ensemble des lois et des règlements adoptés ou acceptés par les autorités catholiques pour le gouvernement de l’Église et de ses fidèles – en tant qu’instrument juridique est le miroir de l’autocompréhension de l’Église catholique, soit, la représentation que l’Église se fait d’elle-même.

Le droit canonique est le produit d’une longue évolution consacrant d’une part sa relative autonomie par rapport à la théologie, et d’autre part sa séparation de la législation étatique.

Les XVIe et XVIIe siècles constituent à cet égard un tournant important sous l’impulsion notamment de la Réforme protestante et plus largement des théories régalistes prônant l’absolutisme de l’État, source unique de souveraineté.

Dans ce contexte, le reflux du droit canonique est à la fois qualitatif et quantitatif.

L’Église catholique est régie et organisée par ses propres règles, élaborées et promulguées par le pape. Mais le champ d’application du droit canonique a été progressivement raboté par le droit étatique. Dans l’Allemagne luthérienne, l’Église protestante a été dépossédée de son droit à fabriquer et à appliquer ses propres lois dès le XVIe siècle, l’État est donc dorénavant le seul législateur.

Les Églises sont traitées comme des collèges qui ne possèdent aucune souveraineté par elles-mêmes. En effet selon les doctrines régalistes, le droit ecclésial n’est pas un droit originaire et l’Église n’est pas une société externe, mais une corporation dans l’État. Il s’agit d’une société d’égaux ne disposant pas d’un de pouvoir interne et n’exerçant aucune souveraineté.

L’Église, égale de l’État

En réaction, les canonistes allemands soucieux de défendre les prérogatives de l’Église romaine ont développé la théorie de l’Église « société inégale ».

Elle est inégale car, comme l’État, elle est détentrice de souveraineté, contrairement aux autres collèges et corporations existant au sein de l’État et qui sont égaux entre eux, comme les communautés de métiers et les associations de personnes.

Le droit public ecclésiastique né de la confrontation des canonistes catholiques avec les modernes a finalement eu un destin universel. Importé à Rome et enseigné dans les facultés pontificales, il subit des évolutions sémantiques. La société inégale devient société parfaite, puis, plus tardivement vers la fin du XIXe siècle l’Église catholique « société parfaite », indépendante du pouvoir civil, tente de s’imposer comme l’égale de l’État.

Cette conception sociétale d’une Église autonome par rapport à l’État se retrouve en filigrane dans le Code de droit canonique de 1917. Sa constitution de promulgation Providentissima Mater Ecclesia définit dès la première phrase la nature d’une Église créée par le Christ avec tous les attributs d’une société parfaite. Là encore l’Église catholique s’impose aux sociétés et aux États en tant que personne morale instaurée par Dieu.

Un changement juridique profond

Mais la société parfaite telle qu’elle a été forgée du XVIIIe au début du XXe siècle ne correspondait plus dans les années 1960 aux conceptions de l’État et à l’ecclésiologie de l’époque.

Suite au Concile Vatican II, l’Église va progressivement reconnaitre comme partenaire non pas un État souverain concurrent de la puissance religieuse, mais un État au service de l’homme et garant des droits de l’homme et donc de la liberté religieuse.

Vue générale des Pères conciliaires dans la Basilique Saint-Pierre le 8 décembre 1962 au Vatican, à la fin de la première session du deuxième Concile œcuménique du Vatican, ou Concile Vatican II. AFP

À première vue, la concorde avec un État neutre passe maintenant par le droit commun de la liberté. Mais la liberté religieuse de l’Église catholique découle selon la doctrine catholique directement de Dieu. L’Église est en effet porteuse d’un liberté originaire/jus nativum dont l’État séculier n’a pas la capacité d’apprécier les fondements.

Le Code de droit canonique de 1983 qui ne connaît pas la séparation des pouvoirs ne rompt pas avec les principes ayant régi la rédaction du Code de 1917, même si la doctrine insiste dorénavant sur une approche plus théologique que juridique du droit canonique.

Cela étant, l’Église catholique n’a pas abandonné l’idée de société parfaite. Cette continuité est parfaitement identifiable, même si le vocabulaire subit un infléchissement théologique. Deux canons du Code de droit canonique de 1983 affirment la place de l’Église dans la société.

Le canon 113 confirme l’origine divine des personnes morales que sont l’Église catholique et le Siège apostolique alors que le canon 747 dans son paragraphe premier revendique son « droit inné, indépendant de tout pouvoir humain, de prêcher l’Évangile à toutes les nations ». Ce même canon précise que seule l’Église a le droit inné et propre de sanctionner les fidèles délinquants même si elle cela n’empêche pas un jugement par une juridiction civile.

Privilège du for

La revendication de l’immunité du for civil ou privilège du for ecclésiastique par l’Église catholique au XIXe siècle, c’est-à-dire le droit pour les clercs d’être jugé par une juridiction de l’Église et non par la justice séculière, a été formalisée dans le cadre de la doctrine de la société parfaite.

Toutes les causes temporelles des clercs qu’elles soient civiles ou criminelles appartiennent au for ecclésiastique et doivent être jugées par un tribunal ecclésiastique. Les laïcs ne peuvent exercer de pouvoir sur les clercs en raison du caractère sacré de ces derniers. Bien plus, des peines canoniques sévères comme l’excommunication sont prévues pour les clercs et les laïcs qui citent des clercs devant un tribunal ecclésiastique. Enfin, aucun clerc ne peut renoncer à cette immunité qui relève, conformément au Concile de Trente et aux textes pontificaux du XIXe siècle, du droit divin et non du droit humain.

Grâce aux lois de l’État du Vatican, le pape en exercice bénéficie de l’immunité judiciaire contre toute poursuite en application d’une loi séculaire. Andreas Solaro/AFP

La revendication du for correspondait à une version sacralisée d’un privilège attaché à une société d’ordre ou les individus étaient traités selon leur statut et non selon le principe d’égalité devant la loi.

Si à partir du XIXe siècle, le privilège du for commence à être supprimé unilatéralement par la plupart des États réputés catholiques, cela a soulevé des protestations papales et les menaces d’excommunication. En France, le privilège du for a été supprimé par les lois de la Révolution mais, comme en témoignent à titre d’exemple parmi d’autres les cours dispensés en 1902 au Grand séminaire de Besançon, il continuait d’être enseigné aux candidats au sacerdoce dans le cadre des cours de droit public de l’Église.

L’auteur de ce cours rappelle que l’Église société parfaite a le droit de promulguer ses lois, les interpréter et les appliquer. Nier ce droit serait remettre en cause la constitution divine de l’Église. Ainsi que le rappelle le Code de droit canonique de 1917, le canon 120 dispose que :

« Dans toutes les causes tant civiles que criminelles, les clercs doivent être cités à comparaître devant le juge ecclésiastique […] à moins que dans certaines régions, une autre solution ne soit trouvée. »

Un sentiment d’impunité qui perdure

Au cours des années 1960 subsistent trois États dont le privilège du for est encore inscrit dans les textes concordataires : la Colombie, l’Espagne et l’Italie. Seule la Colombie le maintient après la tenue du Concile Vatican II. Mais la disparition du privilège du for à la fin du XXe siècle ne s’opère pas sans laisser quelques avatars ou traces.

Certains concordats contemporains prévoient que l’évêque du lieu soit informé par les tribunaux compétents à l’occasion de mises en accusation des clercs pour crime. Ils transmettent au prélat l’acte d’accusation et le jugement. Parfois, le clerc emprisonné est séparé des laïcs et peut être détenu dans un monastère comme cela a été le cas pour l’Espagne jusqu’en 1976.

Bernard Preynat, un ancien prêtre accusé d’agressions sexuelles, attend le 13 janvier 2020 au début de son procès au palais de justice de Lyon, dans le sud-est de la France. Philippe Desmazes/AFP

Plus récemment, un certain nombre de concordats (Croatie 1996, Gabon 1997, Bosnie 2006) prévoient une information des autorités judiciaires auprès de l’évêque quand un clerc est mis en cause dans une affaire criminelle.

Un tel arsenal juridique a sans conteste laissé des traces et a probablement renforcé le sentiment d’impunité des prêtres incriminés dans des affaires d’agressions sexuelles sur mineurs et cela jusqu’à une période récente.

L’Église catholique a certes modifié ses textes dans le sens d’une franche collaboration avec les tribunaux étatiques et le modèle de la société parfaite désormais incompréhensible par les contemporains a rejoint le musée des idées religieuses périmées.

Mais la tentation de revivifier cette doctrine n’a pas disparu. Elle subsiste dans les cercles catholiques intégristes et dans certaines « nouvelles communautés » fermées sur elles-mêmes et rétives à toute intervention ou interrogation extérieure

Publié  dans par Dominique Manga  (source The Conversation)

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  1. Francis Messner Directeur de recherche émérite, professeur conventionné à l’Université de Strasbourg, droit des religions, Université de Strasbourg

28 Sep 2021

Covid-19 : les pistes pour comprendre pourquoi l’obésité est un facteur de risque

Après un an et demi de pandémie de Covid-19, la recherche scientifique a eu le temps d’investiguer la maladie et les spécificités de son développement. Après l’âge, l’obésité est désormais considérée comme le deuxième facteur de risque d’être hospitalisé suite à une infection par le virus SARS-CoV-2. Le lien entre obésité et maladies respiratoires ayant déjà été établi, par exemple pour l’apnée du sommeil, cette corrélation ne nous a pas particulièrement surpris.

Néanmoins, des interrogations demeurent pour expliquer les mécanismes impliqués et notamment quant au rôle du tissu adipeux dans la sévérité de la maladie.

Depuis les débuts de l’épidémie, les données s’accumulent pour montrer que parmi les patients atteints de la Covid, environ 5 % sont hospitalisés en soins intensifs du fait de l’emballement de leur système immunitaire associé à une réaction inflammatoire excessive. C’est le fameux « orage cytokinique ».

Les patients obèses semblent y être particulièrement vulnérables. Pour améliorer la prise en charge et identifier des traitements adaptés, il est essentiel de comprendre pourquoi, et d’identifier quelles caractéristiques biologiques et immunologiques participent à ce phénomène.

Le rôle du tissu adipeux

L’obésité ne correspond pas seulement à un indice de masse corporelle (IMC) élevé – soit le poids divisé par la taille au carré, égal ou supérieur à 30kg/m2. Elle se caractérise également par un excès de tissu adipeux (l’ensemble des cellules stockant les graisses, ou adipocytes). Par ailleurs, les personnes avec un IMC élevé présentent des signes persistants d’inflammation liés à la production, par le tissu adipeux, de résidus métaboliques que certaines cellules immunitaires identifient comme des « signaux de danger ».

Tissu adipeux et intervention de cellules immunitaires lors d’une inflammation
Les tissus adipeux, chez les personnes obèses, sont le siège de réactions inflammatoires chroniques. Ces dernières pourraient s’aggraver lors d’une infection par le SARS-CoV-2. Designua/Shutterstock

Du fait de cette inflammation préexistante, plusieurs équipes de recherche avaient émis l’hypothèse que ces patients seraient plus à risque de développer une forme sévère de la maladie. L’infection pulmonaire par le SARS-CoV-2 aggraverait ainsi l’inflammation préexistante, créant des dégâts plus importants au niveau des poumons et se généralisant dans les cas les plus sévères à d’autres organes.

Toujours à l’étude, cette piste n’explique toutefois pas pourquoi une telle inflammation n’est pas observée à un degré similaire chez les personnes obèses lors d’infections par d’autres coronavirus, comme le MERS-CoV ou le SARS-CoV. Il est donc essentiel de poursuivre les investigations pour déterminer quelles sont les particularités du SARS-CoV-2 qui entraînent un tel emballement immunitaire en cas d’obésité.

Infection et inflammation

Une autre piste de recherche se dessine : lors de l’infection par le virus SARS-CoV-2, la réponse du système immunitaire entraîne un afflux de cytokines pro-inflammatoires – de petites protéines sécrétées par les cellules immunitaires, et qui contribuent à orienter notre défense. Les interactions entre cytokines et adipocytes du tissu adipeux seraient responsables de l’inflammation excessive observée.

Stimulés par ces cytokines, les adipocytes vont également activer les voies de dégradation des lipides qu’ils stockent, ce qui conduit à la libération de quantités importantes d’acides gras dans l’organisme. Cette altération du métabolisme lipidique accentuerait les processus inflammatoires et contribuerait à la destruction de cellules au niveau de certains organes.

Il faut également noter ici que l’obésité masculine favorise une accumulation du tissu adipeux dans la cavité viscérale et donc à proximité des organes vitaux. Ce qui pourrait en partie expliquer la plus grande sévérité des infections Covid-19 chez les hommes par rapport aux femmes.

D’autres pistes encore à explorer

Il est également nécessaire de poursuivre les travaux sur le rôle du récepteur ACE2. Présent à la surface de différents types cellulaires, ce dernier joue un rôle clé auprès du SARS-CoV-2 responsable de la Covid-19 puisque c’est lui qui permet l’entrée de ce virus dans les cellules de l’hôte. Or, de nombreux récepteurs ACE2 sont présents à la surface des adipocytes, faisant donc de ce tissu un réservoir potentiel pour la réplication virale. Présentant un nombre d’adipocytes plus élevé, les personnes obèses ont par ailleurs une surface de cellules pouvant être infectée plus importante.

Des virus SARS-CoV-2 se fixent à leur récepteur ACE2 à la surface d’une cellule
Le virus SARS-CoV-2 utilise le récepteur ACE2 (en bleu), placé à la surface des cellules, pour y pénétrer. Or les cellules adipeuses, particulièrement nombreuses chez les personnes obèses, portent de nombreux ACE2 qui les rendent d’autant plus vulnérables au virus. WikimediaCC BY

En outre, il peut être intéressant d’étudier le système hormonal Rénine-Angiotensine-Aldosterone de l’organisme, qui joue un rôle physiologique essentiel dans la régulation cardiaque, rénale et de la pression artérielle. De nombreux acteurs de ce système se trouvent présents dans le tissu adipeux, et pourraient établir un lien avec l’hypertension qui est un autre facteur de risque de sévérité de la maladie Covid-19.

Enfin, il convient de rappeler que les lipides stockés par les adipocytes jouent un rôle clé dans le cycle de vie des virus : ils fournissent notamment l’énergie nécessaire à la réplication virale, mais jouent aussi un rôle crucial dans l’entrée du virus dans la cellule infectée, comme dans la libération de nouvelles particules virales.

La compréhension de ces mécanismes doit encore être approfondie, mais il est probable que ceux-ci expliquent en partie la sévérité de l’infection chez les patients obèses.

Perspectives et recherche thérapeutique

À mesure que nos connaissances sur cette nouvelle maladie progressent, nous nous rendons compte de la diversité et de la complexité des symptômes. Ceux-ci semblent établir un lien évident entre la sévérité de l’infection Covid-19 et la préexistence de différents facteurs de risque, parmi lesquels l’obésité est aujourd’hui l’un des mieux validés. Toutefois, mettre en évidence les liens possibles entre ces différents facteurs de risque nécessite à présent une stratification optimale de l’ensemble des patients Covid-19. En d’autres termes, il faut que l’ensemble des paramètres physiologiques et cliniques pour chaque patient puisse être référencé afin d’en permettre une analyse détaillée.

Des équipes de recherche travaillent déjà sur la base de ces hypothèses à développer de nouveaux traitements, notamment des molécules ciblant le récepteur ACE2 et capables de bloquer l’entrée du virus dans les cellules. Dans l’attente de résultats prometteurs, des interventions sur le mode de vie, pour limiter les problèmes liés à l’obésité, pourraient être envisagées. Par exemple, plusieurs études ont mis en avant l’intérêt d’un régime méditerranéen et d’une activité physique régulière pour réduire à plus long terme les signes d’inflammation chronique chez les personnes obèses.

Au-delà de ces travaux, il sera aussi essentiel de proposer un suivi adéquat à ces patients, afin de comprendre s’ils sont également plus à risque de séquelles.  Publié dans par Dominique Manga(source The Conversation)

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  1. Nicolas Vitale Directeur de recherche, Inserm

27 Sep 2021

Éteindre le gène fautif : une approche aussi innovante que prometteuse contre le cholestérol

Faire baisser, en une injection, la quantité de cholestérol sanguin chez plus de 300 000 malades : voilà le traitement hypocholestérolémiant novateur que viennent d’approuver les autorités de santé britanniques (National Health Service, ou NHS), dans le cadre d’un accord avec le laboratoire pharmaceutique Novartis sur trois ans.

Le traitement concerné – l’inclisiran – sera administré par injection sous-cutanée aux personnes sélectionnées deux fois par an au cours des trois prochaines années (la durée de l’accord). Il sera principalement prescrit aux patients qui souffrent d’une maladie génétique entraînant un taux de cholestérol élevé, mais pas seulement. Sont également concernés ceux qui ont déjà été victimes d’une crise cardiaque ou d’un accident vasculaire cérébral, ou encore les malades qui répondent mal aux traitements hypocholestérolémiants classiques, tels que les statines, qui bloquent la production du cholestérol.

Cette approbation par le NHS a suscité beaucoup d’enthousiasme, à la fois en raison des résultats que ce traitement pourrait permettre d’obtenir et parce qu’il utilise une technique thérapeutique émergente connue sous le nom de « silençage génique » : elle cible un gène impliqué dans une affection et l’empêche de fabriquer la protéine pour laquelle il code. En d’autres termes, on « réduit au silence » le gène fautif identifié. Ce faisant, on vise directement les causes sous-jacentes de la maladie, plutôt que les symptômes qu’elle provoque.

Jusqu’à présent, la plupart des traitements utilisant la neutralisation de gènes ont été mis en œuvre contre des maladies génétiques rares. Cela signifie que ce « vaccin » contre le cholestérol sera l’un des premiers médicaments capables d’éteindre un gène utilisés pour traiter des patients à grande échelle. Et ce ne serait qu’un début : des équipes étudient actuellement la possibilité d’utiliser ce type de technologie dans le cadre d’un large éventail de problèmes de santé, notamment la maladie d’Alzheimer ou les cancers.

Éteindre les gènes que l’on veut

Les médicaments « suppresseurs » de gènes agissent en ciblant dans l’organisme un type spécifique d’ARN (acide ribonucléique, cousin de l’ADN – l’acide désoxyribonucléique), appelé ARN messager. Les ARN sont présents dans toutes les cellules de notre corps et jouent un rôle important dans la circulation de l’information génétique. Mais l’ARN messager (ARNm) est l’un des types d’ARN les plus importants, car il copie et transporte les instructions présentes sur notre ADN, dans les gènes notamment, lesquelles servent à fabriquer des protéines spécifiques.

Dans le cas de l’injection d’inclisiran, le silençage génique vise à empêcher la production d’une protéine appelée PCSK9. Celle-ci participe normalement à la régulation du cholestérol dans notre organisme, mais elle est produite en excès chez les personnes présentant un taux élevé de cholestérol LDL (le « mauvais » cholestérol). En empêchant sa production, on va réduire le taux de cholestérol.

Une LDL et ses différents constituants, dont le cholestérol.
Les LDL (lipoprotéines de basse densité) sont produites par le foie et ont pour fonction de capturer et transporter le cholestérol dans le sang. En limitant cette capacité, la protéine PCSK9 contribue à faire augmenter le taux cholestérol sanguin. C’est elle qui est visée par le traitement. Juan Gaertner / Shutterstock

Afin de cibler l’ARNm porteur des informations nécessaires à la synthèse de cette protéine, les chercheurs doivent créer en laboratoire un autre ARN, très petit, dit « interférent » : cet ARNsi (« si » pour small interferent) est capable de cibler spécifiquement un ARNm donné et ainsi d’interférer avec son bon fonctionnement. Dans notre cas, l’ARNsi est conçu pour venir se coller à l’ARNm qui porte les instructions pour la protéine PCSK9. Il se lie à lui et rend illisibles les instructions qu’il contient… ce qui réduit considérablement la quantité de ces protéines générées.

Comment faire parvenir les ARNsi dans les cellules où ils sont censés agir ?

Dans le cas de la thérapie génique, qui consiste à apporter à des cellules malades une version saine d’un gène déficient, on utilise généralement un vecteur viral pour administrer le traitement. Il s’agit d’un virus rendu inoffensif, qui est utilisé comme « véhicule » pour introduire dans la cellule la version saine des gènes, de la même manière qu’un virus qui les infecterait y ferait entrer ses propres gènes. Jusqu’à présent, de telles thérapies par vecteur viral ont été utilisées pour traiter des maladies génétiques du sang, des cécités génétiques et des atrophies musculaires spinales rares.

Cependant, bien que les vecteurs viraux soient très efficaces pour les traitements ne nécessitant qu’une dose, il s’avère parfois impossible d’en administrer une seconde, même si cela s’avérait nécessaire, en raison de réactions immunitaires indésirables. Ils sont de plus extrêmement coûteux.

Pour ces raisons, un grand nombre des traitements visant à réduire les gènes au silence actuellement à l’étude sont administrés au moyen d’une technique différente, faisant appel à des vecteurs non viraux. Dans ce cas, le médicament est délivré l’aide via des nanoparticules dans lequel il est inclus. Celles-ci le protègent de la dégradation dans le sang, afin qu’il puisse être délivré à la cible (le foie, dans le cas qui nous intéresse).

Ces thérapies d’extinction de gènes délivrées par vecteurs non viraux semblent plus prometteuses, car elles peuvent être administrées plusieurs fois, tout en limitant les effets secondaires. Elles sont déjà utilisées pour traiter une maladie génétique rare appelée amyloïdose héréditaire à transthyrétine (ATTR), ainsi que dans les vaccins à ARNm, tels que BionTech-Pfizer et Moderna.

Dans le cadre de cette nouvelle approche contre le cholestérol, il est intéressant de noter que le produit de l’injection, l’ARNsi, n’a pas besoin d’être enrobé dans une nanoparticule protectrice : il est directement conçu de façon à résister temporairement à la dégradation dans le sang, et pouvoir atteindre ses cellules cibles, celles du foie. Et il reconnaît spécifiquement ces dernières grâce à un ligand, une molécule (en l’occurrence, de sucre) qui fonctionne un peu comme un crochet.

Futurs traitements

Plusieurs autres médicaments de « gene silencing » font actuellement l’objet d’études pour traiter divers autres troubles : dans le domaine rénal (pour prévenir les réactions indésirables après une transplantation), de la peau (cicatrices), du cancer (mélanome, tumeurs de la prostate, du pancréas, du cerveau, etc.) et des troubles oculaires (notamment la dégénérescence maculaire liée à l’âge et le glaucome). Les chercheurs tentent également de déterminer si cette approche pourrait être utile contre les troubles neurologiques et cérébraux, tels que les maladies de Huntington et d’Alzheimer.

Un point intéressant est qu’il ne serait pas nécessaire de tout réinventer : chacun de ces traitements utiliserait des techniques similaires à celles sur lesquelles reposent des médicaments existants (qui ciblent un gène – ou une protéine – donnée et le – ou la – désactivant). Dans le cas des cancers, particulièrement complexe, il pourrait toutefois être nécessaire de cibler plusieurs protéines différentes.

Avant qu’elles ne puissent être utilisées à grande échelle, l’efficacité de ces technologies d’extinction des gènes devra bien entendu être démontrée par de nouveaux essais cliniques. Un autre défi important consistera à veiller à ce que le coût de ces médicaments reste abordable, afin qu’une majorité de patients puissent y avoir accès.

Quoi qu’il en soit, dans l’ensemble, ces développements sont très prometteurs – ne serait-ce que du fait que les médicaments qui réduisent les gènes au silence sont plus spécialisés que les autres, car ils ciblent des protéines spécifiques de nos cellules. Pour cette raison, ils pourraient s’avérer plus efficaces que les traitements actuels pour soigner certaines maladies.

Publié dans par Dominique Manga (source The Conversation)

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  1. Aristides Tagalakis  Reader in Gene Delivery and Nanomedicine, Edge Hill University

17 Sep 2021

Guinée : un coup d’État prévisible

Le 5 septembre 2021, le président guinéen Alpha Condé, en fonction depuis 2010, a été renversé par un coup d’État mené par le Groupement des forces spéciales (GFS) commandé par le colonel Mamady Doumbouya.

L’arrestation du président Condé – diffusée instantanément sur les réseaux sociaux – a été accueillie par des scènes de liesse dans plusieurs quartiers de la capitale Conakry. Ce putsch fut unanimement condamné par la communauté internationale, comme c’est d’ordinaire le cas en pareille situation.

La Cédéao et l’Union africaine se sont quant à elles empressées d’exclure la Guinée de leurs instances.

Mais au-delà de ces condamnations de principe, on peut s’interroger sur les causes profondes de ce coup d’État qui vient allonger la liste des régimes militaires de la sous-région ouest-africaine, et qui apparaissait prévisible pour de nombreux observateurs de la scène politique guinéenne.

Ces causes relèvent en premier lieu de la politique interne guinéenne ; mais elles pourraient aussi avoir été influencées par des dynamiques régionales favorables au coup d’État, notamment au niveau de la Cédéao.

Le mandat de trop

Du côté de la politique guinéenne interne, il faut s’intéresser brièvement au parcours d’Alpha Condé, qui a semblé passer de l’image de symbole de la lutte démocratique à celui d’antidémocrate.

Après avoir épuisé la limite des deux mandats présidentiels prévus par la Constitution de son pays, le président Condé l’avait modifiée pour s’octroyer la possibilité d’effectuer un troisième mandat.

Plusieurs manifestations ont été organisées pour s’opposer au projet de révision constitutionnelle. Elles furent durement réprimées, provoquant des morts, des blessés et des emprisonnements. Toutefois, Alpha Condé avait fini par s’imposer en remportant l’élection présidentielle controversée dès le premier tour, le 18 octobre 2020, avec 59,5 % des suffrages recueillis, lui permettant d’entamer un troisième mandat jusqu’ici impossible.

Présidentielle en Guinée : le président Alpha Condé investi pour son troisième mandat, France24, 15 décembre 2020.

Aspects ethniques

Depuis le coup d’État, la situation en Guinée manque de clarté mais quelques enseignements peuvent déjà être tirés.

Le chef de la junte, Mamady Doumbouya, est originaire de la même région (Kankan) et appartient à la même ethnie (Malinké) qu’Alpha Condé. D’ailleurs, face aux soupçons visant Doumbouya, qui lui ont été communiqués par certains proches, Alpha Condé refusait de croire qu’un jeune de sa région et de son ethnie pourrait envisager un coup d’État contre lui.

Rappelons que la Guinée est un pays composé de trois groupes ethniques principaux : Peuls (40 % de la population totale), Malinkés (30 %), et Soussous (20 %), qui vivent en harmonie sur le plan social, mais qui sont très fragmentés sur le plan politique, particulièrement en périodes électorales.

L’arène politique guinéenne est très ethnicisée. La manipulation des ethnies à des fins politiques fut mise en œuvre par les leaders politiques guinéens successifs qui ont ainsi contribué à fragiliser la cohésion sociale. On se souvient ainsi que lors de sa toute première élection en tant que candidat du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), Alpha Condé n’hésita pas à jouer la carte ethnique en dénonçant par exemple la « mafia peule ».

Mamady Doumbouya a donc facilement pu obtenir le ralliement de plusieurs casernes du pays peuplés de militaires de la même ethnie que lui. Mais il y a aussi des Malinkés – notamment visibles sur les réseaux sociaux – qui le perçoivent comme un traître. Nous ne savons pas si un tel sentiment est partagé par des militaires de cette ethnie : le contexte sociopolitique n’est pas favorable à l’expression publique d’un tel sentiment de la part d’un militaire.

Mamady Doumbouya a entrepris quelques actions allant dans le sens de la réconciliation ethnique, mais qui, à certains égards, ont pu paraître aux yeux de certains des siens comme une trahison. Dès sa prise de pouvoir, il a libéré 79 opposants politiques de prison, dont la majorité appartient à l’ethnie (peule) du principal opposant de Condé, Cellou Dalein Diallo.

Des opposants d’Alpha Condé libérés par les putschistes sortent de prison. Conakry, 7 septembre 2021. Cellou Binani/AFP

Le président déchu aurait emprisonné durant sa présidence 400 opposants politiques. Par ailleurs, son challenger et candidat de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), Cellou Dalein Diallo, avait déclaré être assigné en résidence surveillée après sa défaite aux dernières élections. Le climat politique était donc très tendu en Guinée.

Son entêtement à demeurer au pouvoir au-delà des deux mandats que prévoyait la Constitution a considérablement terni l’image d’Alpha Condé. En outre, il était devenu connu pour sa propension à ne jamais discuter avec ses adversaires politiques, et était prompt à réprimer toutes les manifestations d’opposition.

Pour ceux qui ont suivi son parcours politique, la transformation entre l’opposant Condé – qui incarnait la lutte en faveur de la démocratie – et le président Condé était radicale.

Nombreux sont les jeunes d’Afrique de l’Ouest (notamment de Côte d’Ivoire, du Mali, du Burkina Faso…) qui ont découvert la lutte démocratique d’Alpha Condé en même temps que la chanson que lui avait dédiée le chanteur ivoirien de reggae Tiken Jah Fakoly, en 2000, pour son rôle en faveur de la démocratie en Guinée et en Afrique. Son combat avait donc séduit au-delà des frontières guinéennes.

Contagion malienne

Hormis les considérations politiques internes, le contexte sous-régional a semblé influencer la situation guinéenne. Si des militaires de ce pays n’ont pas hésité à réaliser un coup d’État, c’est aussi parce que la Cédéao a échoué dans la gestion du cas malien.

Ce dernier pays a connu deux coups d’État en l’espace de neuf mois. Lorsque le premier est intervenu, le 18 août 2020, la Cédéao avait totalement rejeté l’idée d’une transition qui serait dirigée par les putschistes. C’est ainsi qu’un deuxième coup d’État fut perpétré par les mêmes acteurs qui, cette fois-ci, sont parvenus à se hisser au sommet du pouvoir sans que la Cédéao ne puisse les en empêcher. Face à cette attitude, Emmanuel Macron avait prévenu les dirigeants ouest-africains du « précédent dangereux pour tous ceux qui s’inquiètent de voir les soldats tourner leurs armes en direction des présidences ».

Quelle crainte ou réticence pouvait ressentir la junte guinéenne – vis-à-vis de la Cédéao, et la communauté internationale par extension – quand elle sait que deux coups d’État ont été possibles au Mali ?

On peut donc penser que la situation malienne a fait contagion en Guinée et on peut s’inquiéter de sa reproduction dans d’autres pays de la sous-région.

Mali : Le coup d’État recommencé, France24, 25 mai 2021.

Mais si la Cédéao a échoué à se montrer ferme face à la junte malienne, avec des conséquences indirectes en Guinée, c’est aussi à cause des divergences de points de vue des chefs d’État de l’organisation.

Parmi les plus fermes – qui ont même proposé de réinstaller à son poste le président malien déchu, Ibrahim Boubacar Kéita –, se trouvaient ceux qui ont opéré des révisions constitutionnelles pour se maintenir au pouvoir au-delà de deux mandats (Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire et Alpha Condé lui-même). Mais il y a aussi, au sein de la Cédéao, des chefs d’État qui perçoivent les troisièmes mandats comme des formes de coup d’État, notamment le président bissau-guinéen Umaro Sissoco Embaló, et son homologue libérien George Weah.

L’inefficacité des pressions internationales

Une délégation de l’organisation ouest-africaine s’est rendue à Conakry le 10 septembre 2021, avant de prendre des sanctions se limitant à l’exclusion de la Guinée.

Guinée – délégation de la Cédéao : objectif Alpha Condé, RFI, 10 septembre 2021.

L’ONU, quant à elle, souhaite que les civils reviennent au pouvoir dans un délai raisonnable, sans toutefois exiger de date précise : « C’est aux Guinéens de décider de cette transition qui sera accompagnée par l’ONU et ses partenaires de l’UA et de la Cédéao ».

Aucune feuille de route n’a pour l’instant été tracée pour la transition. En revanche, une série de consultations en vue d’aboutir à la formation du prochain gouvernement vient de démarrer entre les putschistes du Comité national pour le redressement et le développement (CNRD), et les membres de la société civile, politique et religieuse du pays.

Par ailleurs, le coup d’État en Guinée représente une véritable aubaine pour les putschistes du Mali, et vice versa. Le délai de 18 mois qui avait été convenu pour la durée de la transition au Mali s’achève en février 2022. Mais aucun élément concret ne témoigne de la volonté de la junte malienne à rendre le pouvoir aux civils en organisant des élections à cette date.

Parmi les sanctions les plus redoutées pour le non-respect du calendrier figure la mise en place d’un embargo (fermeture des frontières terrestres et aériennes ; interruption des transactions financières, etc.) qui viendrait isoler le Mali, pays enclavé, des autres pays de la Cédéao.

Ce fut le cas durant deux mois après le coup d’État du 18 août 2020. Avec le coup d’État en Guinée, la junte malienne pourrait moins craindre un tel scénario en se tournant vers le port de la Guinée pour assurer ses importations.

Sortir des dynamiques de force

Ce qui s’est passé en Guinée démontre encore une fois que certains États africains ne sont toujours pas parvenus à disqualifier la force comme seul moyen de règlement des crises sociopolitiques. Une manière d’y parvenir consisterait à respecter strictement les normes constitutionnelles et légales, à privilégier le débat politique constructif et le recours juridique, ce que le président Condé n’a jamais fait.

Alpha Condé – comme d’autres leaders de pays d’Afrique – n’a envisagé aucune possibilité démocratique de sortie du pouvoir. Les conditions favorisant l’irruption des militaires sur la scène politique étaient réunies. L’opposition politique a donc d’emblée vu dans le putsch une opportunité inespérée de redéfinir le jeu démocratique avec une participation plus ouverte.

Le principal opposant à Condé, Cellou Dalein Diallo, a d’abord rapidement apporté son soutien aux putschistes, avant de se montrer inquiet par rapport au calendrier électoral. L’inquiétude de Diallo paraît bien fondée car, comme le souligne l’écrivain Florent Couao Zotti, « la plupart des pays où les militaires ont interrompu les processus politiques n’ont jamais été exemplaires […]. Les militaires reprochent aux civils d’avoir “bordélisé” la République mais quand ils arrivent au pouvoir ils font la même chose, ils s’accrochent au pouvoir et c’est l’éternel recommencement ». Publié dans par Dominique Manga(source The Conversation)

Déclaration d’intérêts

13 Sep 2021

Pesticide pyriproxyfène–virus Zika : découverte d’une alliance tragique pour le développement cérébral

L’épidémie de Covid-19 a été, et est encore, dévastatrice. Tout le monde a été touché, et le bilan humain est énorme. Mais si, pour beaucoup, l’épidémie semble sans précédent, les maladies infectieuses propagées par les virus ont toujours représenté un danger pour la santé.

Au-delà de ce danger immémorial, une question fondamentale en science est de savoir comment les virus (et les maladies associées) sont affectés par les différentes inventions humaines.

Dans notre dernière étude, nous montrons comment un pesticide, le pyriproxyfène, peut aggraver les effets du virus Zika sur le développement cérébral d’un fœtus.

L’impact inattendu de l’alliance Zika-pyriproxyfène

Affiche présentant, en anglais, les conséquences possibles d’une infection par le virus Zika
Des campagnes d’information ont été lancées pour avertir des dangers du virus Zika sur le développement du cerveau. National Institute of Child Health and Human Development (NIH)CC BY-NC

Nous sommes remontés six ans en arrière au Brésil, en 2015, lorsque le nombre de bébés nés avec une petite tête et un petit cerveau a brutalement explosé. Ces graves déformations les ont laissés handicapés à vie, et ont suscité une inquiétude mondiale. Ces cas de « microcéphalie » ont rapidement été associé au fait que les mères enceintes avaient été infectées par le virus Zika. Ce virus pénètre et tue les cellules qui forment le cerveau, ce qui entrave son bon développement.

De façon surprenante, certaines régions au nord-est du Brésil ont connu bien plus de cas de microcéphalies que les autres. De quoi se demander si d’autres facteurs n’étaient pas à l’œuvre pour intensifier localement l’épidémie. Peu de temps après, l’attention s’est portée sur le pyriproxyfène, un insecticide approuvé dans le monde entier pour lutter contre les insectes domestiques dans l’agriculture. Il se trouvait que le pyriproxyfène était utilisé intensivement dans les régions où ont été enregistrés le plus grand nombre de cas.

Fin 2014, le pyriproxyfène a été introduit dans l’eau potable pour tenter de contrôler la population du moustique Aedes aegypti responsable de la propagation des virus de la Dengue et de la Zika. Malheureusement, l’insecticide s’est accumulé dans l’environnement pendant des années, jusqu’à se retrouver dans le corps humain.

Contre les effets secondaires potentiels, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a recommandé de limiter l’absorption quotidienne de pyriproxyfène à 0,3 mg/l pour un adulte, et que les concentrations dans l’eau potable soient inférieures à 0,01 mg/l. Comme les bébés et les enfants à naître absorbent ou accumulent généralement davantage que les adultes, ils peuvent se trouver plus exposés.

Du fait du fort chevauchement géographique entre l’utilisation de l’insecticide et les cas de microcéphalie, même ces petites doses ont soulevé des questions sur son innocuité. Cependant, les études épidémiologiques et expérimentales menées suite à cela ont donné des résultats contradictoires quant à l’implication du produit dans les cas observés : il n’est toujours pas clairement établi si, et comment, il pourrait être impliqué…

Dans une étude récemment publiée, notre groupe de recherche de l’UMR PhyMA à Paris (département Adaptations du Vivant – Muséum national d’histoire naturelle/CNRS) a tenté de faire la lumière sur cette question. Nous avons ainsi découvert que le pyriproxyfène perturbe la signalisation des hormones thyroïdiennes, modifiant au passage des processus cruciaux pour le bon développement cérébral.

Son identification comme perturbateur endocrinien

L’hormone thyroïdienne est une molécule essentielle à la croissance et au développement du corps en général, et du cerveau chez les fœtus en particulier. Sans elle, le cerveau ne se développe pas normalement, laissant les enfants touchés avec un faible QI et d’importants handicaps mentaux. Ce terrible ensemble de troubles (identifié sous le terme de crétinisme) est presque éradiqué dans les pays occidentaux, mais reste courant dans les pays en développement. Mais comment établir un lien entre ces atteintes et le pyriproxyfène ?

Nos tétards génétiquement modifiés émettent une lumière verte en présence d’hormone thyroïdienne (T3 sur cette image). En présence de pyriproxifène (4’-OH-PPF), la fluorescence chute, prouvant que l’insecticide bloque l’action de l’hormone. Petra Spirhanzlova/.MNHN

Nous avons, dans notre laboratoire, des têtards génétiquement modifiés qui émettent une fluorescence verte lorsqu’ils sont exposés à l’hormone thyroïdienne. Plus la couleur verte est intense, plus l’hormone est présente et active… Or, lorsque nous avons exposé nos têtards au pyriproxyfène, le signal vert a chuté de façon spectaculaire. Ce qui prouve que le pesticide bloque l’action de l’hormone thyroïdienne. Avec pour conséquence chez ces animaux un développement cérébral et des comportements anormaux. À la base de ces changements, il semble y avoir un certain nombre de gènes qui n’étaient pas exprimés comme ils le sont habituellement.

Restait à élucider son effet néfaste lors du développement embryonnaire. Pour rappel, l’un des rôles les plus importants de l’hormone thyroïdienne est d’assurer alors la présence équilibrée de neurones et de la glie (leurs cellules de soutien). Comme le pesticide bloque l’action normale de l’hormone, nous avons pensé qu’il pourrait également affecter la production de ces cellules constitutives essentielles du cerveau.

Pour étayer notre hypothèse, nous avons cultivé des cellules souches (issues de cerveaux de souris) et les avons exposées à des doses croissantes de pyriproxyfène. Les résultats ont été clairs : plus la dose était élevée, moins étaient générées de cellules et plus ces dernières mouraient. Fait remarquable, on a assisté à une production déséquilibrée de cellules nerveuses et gliales.

Comment le pyriproxyfène pourrait exacerber le Zika

Pour aller plus loin dans l’explication, nous avons vérifié le niveau d’expression des gènes dans les cellules souches exposées à l’insecticide. Nous avons observé qu’un certain nombre de gènes n’étaient pas exprimés normalement.

Parmi les gènes affectés, nous avons notamment trouvé Msi1, qui code pour la protéine Musaschi-1 utilisée par le virus Zika pour se répliquer et infecter d’autres cellules. Nous savions, grâce à des études antérieures, qu’une augmentation de l’hormone thyroïdienne entraînait une diminution de Musaschi-1. Le pesticide bloquant l’action de l’hormone, la protéine Musaschi-1 est plus présente au sein des cellules qui y sont exposées… C’est pourquoi nous avons envisagé qu’en augmentant Musaschi-1, le pyriproxyfène pourrait permettre au virus de se répliquer plus rapidement.

Pour le vérifier, nous avons infecté avec le virus Zika nos cellules souches de culture exposées à l’insecticide : la transcription de gènes clés a bien été altérée. Même si nous n’avons pas observé de taux d’infection plus élevés, l’exposition aux pesticides pourrait altérer le développement cérébral. De quoi aggraver l’impact du virus Zika sur les capacités intellectuelles d’un enfant. Devant les enjeux, une étude plus approfondie était nécessaire.

Pourquoi nous avons besoin de plus de recherche sur les interactions pesticide-virus

Ce n’est pas la première fois qu’on montre qu’un pesticide peut influer sur l’évolution d’une maladie. Par exemple, les personnes ayant des taux élevés d’acide perfluorobutanoïque (perturbateur endocrinien très répandu) dans le sang risquent de développer une forme plus grave de la Covid-19. Mais pour de nombreux pesticides omniprésents dans notre quotidien, nous n’avons aucune idée de la manière dont ils nous affectent, ou interagissent avec les maladies virales.

Les pesticides doivent donc faire l’objet de protocoles de tests améliorés afin que l’on puisse obtenir des données plus solides, pour informer les politiques de santé et les décideurs. Concernant le pyriproxyfène, si l’Europe ne propose pas de l’utiliser aux concentrations conseillées par l’OMS, elle l’a récemment réautorisé.

Notre étude souligne, une fois de plus, combien nous en savons peu sur les effets néfastes des pesticides sur la santé – sur notre développement cérébral, sur notre environnement, etc. Face aux épidémies émergeant avec le changement climatique, ce type de données nous alerte sur l’importance de l’enjeu pour la protection des générations futures.  Publié dans par

Dominique Manga(source The Conversation)

           Auteur

Pieter Vancamp Post-doctorant, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

  1. Barbara Demeneix  Professor Physiology, Endocrinology, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

04 Sep 2021

Après l’« ivoirité », voici la « congolité » : illustration d’une faille des démocraties modernes

Le 8 juillet, un projet de loi sur la « congolité » a été déposé au bureau de l’Assemblée nationale de la République démocratique du Congo (RDC) par le député Nsingi Pululu. Ce texte – toujours en examen à l’Assemblée nationale à l’heure où ces lignes sont écrites – vise à interdire à tout citoyen de la RDC ayant un parent étranger d’accéder à la magistrature suprême.

Si cette proposition de loi a provoqué l’inquiétude de la société civile, c’est surtout parce qu’elle a rappelé un autre concept voisin, l’« ivoirité », qui, au cours des dernières décennies, a provoqué des tensions ethno-identitaires et de graves crises politiques en Côte d’Ivoire. En RDC, certains ont vu dans cette manœuvre une tentative d’éliminer un candidat potentiel à l’élection présidentielle prévue en 2023, à savoir le leader du parti « Ensemble pour la République », Moïse Katumbi, de père juif grec et de mère congolaise.

Beaucoup d’observateurs craignent que la RDC, déjà fragilisée par des décennies de conflits armés, ne sombre encore une fois dans des conflits fratricides, ce qui s’était produit en Côte d’Ivoire, quand l’« ivoirité » avait été utilisée pour empêcher l’actuel président du pays, Alassane Dramane Ouattara, de se présenter aux présidentielles de 1995 et 2000.

Comment comprendre l’émergence de ces concepts ? Comment expliquer la concomitance entre leur genèse et la proximité des échéances électorales ? À qui profitent-ils ? Que nous disent-ils des rapports entre droit et politique dans la modernité ?

Des concepts performatifs

Les lois destinées à évincer des personnalités politiques sur la base de critères ethniques finissent toujours par produire la division de la population. Ces divisions, dans des pays qui ont connu des conflits armés et des processus de pacification encore très fragiles, sont d’autant plus dangereuses qu’elles entraînent généralement de fortes vagues migratoires vers les pays limitrophes.

Concernant la Côte d’Ivoire, c’est à l’aune des tensions entre autochtones et allochtones à la fin du « miracle ivoirien » dans les années 1980 qu’il faut analyser la genèse de ces concepts qui prônent une séparation entre « vrais citoyens » et « citoyens de seconde zone ». Ces discours ont surtout participé à désigner une partie de la population comme étant responsable des maux du pays. En effet, après le décès en 1993 de Félix Houphouët-Boigny – président depuis l’indépendance obtenue en 1960 –, la bataille de succession oppose le premier ministre Alassane Dramane Ouattara au président de l’Assemblée nationale Henri Konan Bédié. La rivalité entre les deux protagonistes va tourner à l’avantage de Bédié, la Constitution voulant qu’il devienne président intérimaire en cas de décès du président de la République, et qu’il conserve ce poste jusqu’à la présidentielle suivante, prévue en 1995.

Cette situation engendre une dissension puisqu’une partie du PDCI – le Parti démocratique de la Côte d’Ivoire, qui avait été créé et dirigé jusqu’à sa mort par Félix Houphouët-Boigny, et présidé après son décès et jusqu’à aujourd’hui par Bédié – emmenée par Djeni Kobenan, qui est un proche de Ouattara, fait sécession pour créer en décembre 1994 le Rassemblement des Républicains (RDR). Le motif de la scission portait sur une nouvelle loi votée à l’Assemblée nationale qui exigeait que tout candidat à l’élection présidentielle soit un Ivoirien né sur le sol ivoirien et dont les deux parents sont aussi nés sur le sol ivoirien. Il fallait également ne s’être jamais prévalu d’une autre nationalité autre qu’ivoirienne. Cette loi visait implicitement l’ex-premier ministre Ouattara, accusé d’être d’ascendance burkinabè alors qu’en réalité, il était né à Dimbokoro et que son père était de Kong et sa mère d’Odienné, dans le nord de la Côte d’Ivoire.

Dans le cas de la RDC, la loi sur la « congolité » va directement toucher Moïse Katumbi, allié d’abord de l’ancien président Joseph Kabila jusqu’en 2016 puis de l’actuel président Felix Tshisekedi, jusqu’en 2021. Les proches de ce dernier affirment qu’il ne se trouve pas derrière le projet de loi sur la congolité ; ce qui est sûr, en tout cas, c’est que la promulgation de cette loi lui profiterait certainement car Katumbi est largement présenté comme son principal challenger aux élections de 2023.

Mais bien que le texte sur la « congolité » semble viser principalement un candidat métis, il concerne aussi beaucoup d’autres Congolais. La RDC étant entourée par neuf voisins avec lesquels elle entretient des relations transfrontalières, il est clair que l’entrée en vigueur de loi sur la congolité affecterait beaucoup de Congolais ayant de la famille dans ces pays voisins (s’il s’agit seulement de la présidentielle pour l’instant ; le risque que l’adoption de la loi entraîne l’ouverture d’une boîte de Pandore est bien réel) et, tout spécialement, ceux qui ont une parenté avec le Rwanda.

Les Congolais rwandophones, parlant le kinyarwanda, et donc d’origine rwandaise, c’est-à-dire dont les ancêtres seraient venus du Rwanda au cours des migrations survenues entre le XIXe siècle et l’indépendance de la RDC en 1960, ont longtemps été stigmatisés, accusés d’être à l’origine des rébellions que l’est de la RDC a connues.

Bien que le terme « congolité » n’ait pas été évoqué auparavant et que c’est la première fois que cette idée semble être utilisée pour éventuellement écarter un adversaire politique, l’évocation de son contenu pour d’autres raisons politiques diverses date de très longtemps. En effet, l’enjeu de la congolité ne portera pas sur la question de la nationalité tout court, mais sur la nationalité d’origine. Elle rappelle de ce fait les conflits qui ont été liés au refus de la nationalité congolaise d’origine à certains rwandophones durant le règne du président Mobutu. On sait très bien combien les lois de 1971 et de 1981 ont été citées par ces rwandophones parmi les mobiles à la base de leur engagement dans la première guerre du Congo qui visait à renverser le régime de Mobutu. On sait aussi combien la remise en question de ces lois lors des pourparlers de paix a permis d’établir les bases de la paix en RDC.

Une ressource politique

Trois leçons au moins peuvent être tirées de l’examen des expériences de l’ivoirité et de la congolité.

Premièrement, la concomitance de leur apparition à l’approche des échéances électorales est liée aux rapports de force politiques. Aussi, l’adhésion d’une partie de la population à ces discours est de nature à accentuer les clivages entre le nord et le sud pour la Côte d’Ivoire et entre l’ouest et l’est pour la RDC, les uns étant considérés comme les vrais nationaux et les autres des intrus. En Côte d’Ivoire, cette division est renforcée par le clivage entre un nord plutôt musulman et un sud chrétien (même si le métissage rend complexe cette dichotomie). En RDC, l’Ouest est souvent et abusivement considéré comme lingalaphone et l’Est comme essentiellement swahiliphone. Tous ces schémas simplificateurs sont largement employés pour légitimer les uns et délégitimer les autres.

Deuxièmement, ces concepts deviennent à un moment donné des ressources politiques qui ont pour rôle non seulement de distraire la population des bilans et programmes des candidats, mais aussi de permettre à certains politiciens d’accéder ou de conserver le pouvoir. Ces lois peuvent souvent être votées par la majorité des représentants de la population, c’est-à-dire de manière démocratique. Dans ce cas, ce n’est pas une quelconque rationalité dictatoriale ou immaturité politique qui est en jeu, comme on l’a souvent trop vite avancé lorsqu’il s’agit des pays africains.

C’est la question du rapport entre le droit et la démocratie qui est sérieusement posée ici. Car, en démocratie, même si c’est l’État de droit qui devrait régner, celui-ci est mis en place par des acteurs politiques mus par des intérêts spécifiques. De ce point de vue, les dimensions identitaires des notions de congolité et l’ivoirité, c’est-à-dire la désignation de ceux qui, selon leurs origines, peuvent ou ne peuvent pas se prévaloir de leur appartenance à la communauté politique, se posent aussi dans plusieurs démocraties occidentales, où les sentiments identitaires et nationalistes ont souvent le vent en poupe.

Troisièmement, le débat sur l’ivoirité et la congolité est porteur d’enseignements importants sur les effets pervers de la nécessité d’une communauté politique. Si celle-ci exige la mise en place des modalités du gouvernement des gens, elle implique aussi une définition claire des membres du groupe, et donc l’exclusion de ceux qui n’y appartiennent pas. Or, notre modernité nous propose l’idée de la majorité pour préserver ces dérives. Mais dans ce cas, la majorité devient aussi un danger pour les minorités, ce qui pose la question cruciale de l’éthique dans la gestion démocratique des peuples. Cette éthique exige de s’imaginer, en démocratie, une politique pour les minorités susceptibles d’être à tout moment exclues par la majorité, quand bien même cela se ferait dans le respect de la légalité. Car, en effet, si une loi discriminatoire parvient à être votée dans le respect des règles établies dans un système politique donné, alors il faut admettre qu’il y a une faille au sein même de ce système.

Publié dans par  Dominique Manga (source The Conversation )

                     Auteurs

    1. Aymar Nyenvezy Bisoka  Assistant professor, Université de Mons

  1. Lamine Savané PhD science politique, ATER, CEPEL (UMR 5112) CNRS, Montpellier, Post doctorant PAPA, Université de Ségou

03 Sep 2021

Covid-19: Après le défi de l’accès au vaccin en Afrique, l’hésitation vaccinale?

 L’hésitation vaccinale n’est pas le défi n°1 de l’Afrique. Le vrai problème est plutôt la “famine” de vaccin. De longues files d’attente d’Africains, comme celle sur cette vidéo, dans de nombreux pays de l’Union africaine, attendent d’être vaccinés. »

Dans ce tweet du 8 août 2021, le Dr Nkengasong, directeur de l’Africa CDC (Africa Centres for Disease Control and Prevention), rappelle les priorités : en premier lieu, c’est l’accès au vaccin qui est en Afrique l’enjeu clé du contrôle de la pandémie. Mais l’hésitation, si présente sur les autres continents, y est-elle absente ? Les opinions vis-à-vis du vaccin y auraient-elles radicalement changé ? Dans quel contexte général cette file d’attente doit être située ?

Dans les institutions de santé globale, l’accès au vaccin et l’hésitation vaccinale sont abordés indépendamment l’un de l’autre : l’accessibilité est essentiellement considérée comme étant d’ordre économique et politique, quand l’hésitation est perçue comme d’ordre culturel et communicationnel. Or, sur le terrain où nous développons « par le bas » les enquêtes ethnographiques du projet CORAF/ARIACOV, particulièrement au Sénégal, ces deux questions apparaissent étroitement liées – et dépendantes du contexte.

L’accessibilité du vaccin

Au Sénégal, un des premiers pays africains à avoir lancé la vaccination seul 3,3 % des adultes sont complètement vaccinés (et 3,4 % partiellement). Ce faible taux reflète d’abord les inégalités structurelles dont est victime le continent africain, dénoncées par le Groupe indépendant sur la préparation et la riposte à la pandémie qui a mené une évaluation globale pour l’OMS. Malgré l’objectif commun de « ne laisser personne au bord de la route » pour vaincre la pandémie, les pays les plus riches s’approvisionnent les premiers, et le nationalisme domine toujours les relations internationales pour l’accès aux vaccins.

De plus, l’Afrique subit les contraintes liées à la propriété intellectuelle et à la production, ainsi que les limites du dispositif d’approvisionnement équitable COVAXL’exportation vers l’Europe de vaccins conditionnés en Afrique du Sud, où moins de 10 % de la population est complètement vaccinée, illustre la géopolitique de l’industrie du vaccin. L’absence de production locale a rendu le continent dépendant des fournisseurs tels que le Serum Institute of India – qui a dû rediriger ses livraisons vers la population indienne entre mars et août 2021.

Les pays africains ont donc eu recours à diverses voies pour obtenir des vaccins, selon des calendriers et avec des volumes dont ils n’avaient pas la maîtrise, leurs choix étant limités par les contraintes de coût et de modalités de conservation des produits. Une fois approvisionnés, ils sont confrontés à des difficultés majeures du fait des limites de leurs systèmes de santé rendues critiques par les contraintes d’approvisionnement, à plusieurs niveaux : gestion des vaccins et des données et logistique.

Les vaccins ne pouvant être utilisés que pendant quelques mois pour des raisons d’abord administratives, les stratégies de dispensation doivent être adaptées. Ainsi, des pays ayant reçu des stocks importants ont dû ouvrir rapidement la vaccination au-delà des groupes prioritaires initialement considérés (professionnels de santé, personnes âgées ou atteintes de comorbidité) sans pouvoir la « refermer » sur ces groupes une fois le stock écoulé.

En Afrique francophone, plusieurs pays ont commencé à vacciner grâce à des dons et achats de vaccins de Chine et de Russie, puis les premiers approvisionnements par COVAX ont été suivis de dons bilatéraux de la part des pays riches (USA, France…), actuellement complétés par l’Initiative AVATT (African Union’s Covid-19 Vaccine Acquisition Task Team, associant Africa CDC, Banque Mondiale et AfreximBank).

Des caisses de vaccins d’AstraZeneca sont déchargées à Dakar
Le programme Covax permet l’envoi de doses de vaccins en Afrique (ici, AstraZeneca arrivant à Dakar en mars 2021) dans la stratégie globale de lutte contre la pandémie. John Wessels/AFP

La diversité des sources et des modes d’approvisionnement s’est doublée d’une diversification des vaccins aux caractéristiques, performances, indications et schémas de dispensation différents. Au Sénégal par exemple, un total de 1 467 200 doses des vaccins Sinopharm, AstraZeneca et Johnson & Johnson avait été fourni au 5 août 2021 lors de neuf livraisons de cinq fournisseurs non coordonnées, aux volumes compris entre 25 000 et 324 000 doses. Les périodes de rupture de stock induites par l’irrégularité des livraisons ont retardé sur des sites une partie des secondes injections (voir le graphe « Daily Covid-19 vaccine doses administered »). Inquiétées par la vague épidémique observée en juillet, des personnes ne pouvant accéder à la seconde dose de leur vaccin initial ont eu recours à des schémas non validés en combinant des vaccins différents.

Ainsi, le manque d’accès aux vaccins ne se traduit pas seulement par des files d’attente (qui révèlent qu’un service de santé dispose de vaccins) mais par des approvisionnements non planifiables et des protections immunitaires individuelles absentes, partielles ou incertaines.

L’acceptabilité des vaccins et de la vaccination

L’acceptabilité du vaccin est souvent abordée sous l’angle de l’hésitation vaccinale, une notion appliquée à des formes diverses de refus ou de report de la vaccination. L’OMS l’associe à l’infodémie et la mésinformation portée par les rumeurs et les fake news, souvent produites par des tendances anti-vaccins ou des groupes conspirationnistes.

Nos premières enquêtes sur le sujet, menées en octobre 2020, avaient montré des réticences vis-à-vis d’un futur vaccin et les logiques sous-jacentes. Lorsque les vaccins sont devenus disponibles mi-février 2021 au Sénégal, les attitudes ont basculé, comme l’ont montré les dashboards de suivi hebdomadaire de l’acceptation. Ces enquêtes sont menées auprès de groupes peu représentatifs de l’ensemble de la population, mais elles décrivent significativement des évolutions. L’augmentation du taux d’acceptabilité passée de 35 à 75 % traduit une adhésion pragmatique, influencée par la diffusion de messages officiels en faveur du vaccin et par la médiatisation de la vaccination de personnalités publiques.

Mais en mars, la médiatisation intensive des effets indésirables du vaccin AstraZeneca sur les chaînes internationales d’information continue fait chuter ce taux. L’adhésion va ensuite fluctuer pour des raisons diverses, sur fond d’informations qui dénigrent tous les vaccins anti-covid. Certaines personnes refusent l’AstraZeneca, perçu comme trop risqué, et attendent que le vaccin Sinopharm soit de nouveau disponible ; d’autres devant recevoir leur seconde dose sont confrontées à la rupture de stock en AstraZeneca ; d’autres enfin refusent une première dose de Sinopharm dans l’attente d’un troisième vaccin annoncé.

En juillet, une troisième vague épidémique installée en l’espace de deux semaines va provoquer une forte augmentation de la demande. Les centres de santé n’ont alors pas assez de doses et les files d’attente débutant tôt le matin s’allongent. Cette demande, en l’absence de campagne de vaccination organisée ou de communication intensive, parait motivée par la prise de conscience du risque infectieux et par l’expérience collective de la maladie : atteinte des proches, augmentation du nombre de décès de personnalités ou d’anonymes après de « courtes maladies », médias relatant les difficultés croissantes d’accès à l’oxygénothérapie pour les cas graves, plaintes récurrentes de professionnels de santé débordés par les patients Covid et crainte du variant Delta.

Les autorités sanitaires gèrent la situation par l’annonce d’arrivages prochains de vaccins, ce qui permet de tempérer une demande dépassant largement les capacités journalières de vaccination.

Le rapport entre accès et acceptation

L’évolution en quatre phases de l’acceptabilité de la vaccination observée au Sénégal apparaît très liée à l’accessibilité des vaccins.

Dans une première phase, les vaccins inaccessibles suscitent la méfiance et le doute en contexte d’infodémie, ainsi que des prises de position ambivalentes et changeantes, ce qui correspond à la définition initiale de « l’hésitation vaccinale ».

La seconde phase, lorsque le vaccin est mis à disposition, matérialisé et socialisé par la vaccination, provoque un engouement même parmi des personnes auparavant réticentes : les termes acceptation ou demande, moins négatifs qu’hésitation, semblent plus appropriés pour qualifier les attitudes.

La demande est inégale lors de la troisième phase, quand les vaccins initiaux ne sont plus disponibles partout et que d’autres vaccins arrivent : les perceptions et attitudes deviennent plus spécifiques de chaque vaccin, alors que des informations contradictoires circulent sur certains. Les représentations intègrent non seulement les qualités du produit, mais aussi les modalités d’approvisionnement. Nos entretiens rapportent que le vaccin AstraZeneca, par exemple, est perçu par des Sénégalais comme élaboré pour les Européens (du fait que ce dernier est recommandé aux plus de 55 ans en France, alors que la population africaine est plus jeune), et donné à l’Afrique parce que les Européens n’en veulent plus à cause de ses effets indésirables.

D’autre part, des personnes retardent leur venue dans un site de vaccination afin d’obtenir un vaccin spécifique qu’elles savent alors en rupture de stock. La demande apparaît comme un compromis entre opportunités (disponibilité, modalités d’accès) et perceptions des vaccins (choisis de manière à éviter des effets négatifs).

L’engouement de la quatrième phase déborde les capacités du programme de vaccination. La demande n’a pourtant pas été soutenue par une campagne de communication, une stratégie communautaire ou des mesures dans les entreprises, mais elle est devenue massive du fait de la prise de conscience du risque. La quête de vaccin s’est individualisée : chacun cherche à compléter son statut vaccinal en naviguant selon les opportunités d’accès, ce qui le conduit parfois loin des schémas recommandés par l’OMS.

Graffiti hommage aux victimes de la Covid-19 à Mbour (Sénégal)
La mesure des risques associés à la Covid, venue notamment des nombreuses victimes recensées, contribue à l’acceptation du vaccin (fresque réalisée en hommage aux défunts à Mbour, Sénégal). Ewien van Bergeijk/Kwant

De l’hésitation à la demande

Au final, les observations réalisées au Sénégal montrent que les opinions, attitudes et comportements face au vaccin et à la vaccination sont évolutifs, sensibles au contexte. Outre les problèmes théoriques que pose la notion d’hésitation vaccinale, amplifiés par les confusions entre définitions de sens commun et scientifique, cette notion semble trop réductrice, notamment du fait de sa connotation négative.

Des attitudes positives envers le vaccin peuvent émerger jusqu’à dépasser les capacités des systèmes de soin, comme cela a été le cas au Sénégal en juillet. Dans ce pays, l’hésitation a dominé lorsque le vaccin n’était encore qu’un objet idéel soumis à l’influence des médias, mais les expériences ont favorisé son acceptation, devenue demande dans le contexte alarmant de la nouvelle vague épidémique.

L’acceptabilité de la vaccination est devenue indissociable de celle du (des) vaccin(s) lorsque plusieurs d’entre eux ont été disponibles, selon des modalités inégales. Les populations qui « font la queue » pour se vacciner n’ont pas abandonné toute méfiance et pourraient de nouveau déserter les sites de vaccination, ou développer des stratégies individualisées, selon l’évolution du contexte épidémique, de l’approvisionnement, du dispositif et des stratégies de vaccination et de communication.

L’enjeu de l’accès au vaccin en Afrique n’efface pas celui de l’hésitation ou la demande. Un accès limité, contraint, partiel et imprévisible, fragilise aussi l’acceptation du vaccin et l’efficacité de la vaccination. Publié dans par  Dominique Manga .(source The Conversation)

                    Auteurs

    1. Alice Desclaux Anthropologue de la santé, TransVIHMI, Institut de recherche pour le développement (IRD)

  1. Khoudia Sow Chercheuse en anthropologie de la santé (CRCF)/TransVIHMI, Institut de recherche pour le développement (IRD)