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11 Mai 2021

Covid-19 : la levée des brevets sur les vaccins, remède miracle ou mirage ?

Mercredi 5 mai, le président des États-Unis, Joe Biden, a annoncé à la surprise générale que l’administration américaine soutenait désormais la levée provisoire des brevets sur les vaccins contre la Covid-19 pour accélérer la lutte contre la pandémie. Quelques heures plus tard en France, le président de la République Emmanuel Macron lui emboîtait le pas, appelant à faire de la recette du traitement « un bien public mondial ».

Avec ces revirements, les États-Unis et la France ont rejoint une liste de plusieurs pays, comme l’Inde et l’Afrique du Sud, qui réclamaient depuis plusieurs semaines à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de renégocier les règles de la propriété intellectuelle pour en exclure temporairement les vaccins contre la Covid-19.

Cependant, on peut s’interroger sur la multiplication de ces demandes de dérogation. En effet, des mécanismes en faveur de la sauvegarde de la santé publique et des outils permettant de passer outre les brevets des médicaments existent déjà dans les textes internationaux.

Des dérogations possibles depuis 1953

Le brevet d’invention est un titre de propriété industrielle octroyé pour vingt ans, qui protège une invention nouvelle, inventive et susceptible d’application industrielle. Il confère à son détenteur un monopole d’exploitation et plus précisément le droit de s’opposer à toute utilisation de l’invention par un tiers non autorisé. Seul le titulaire du brevet peut donc choisir la personne qui pourra reproduire son invention, louer le brevet (licence) ou le vendre (cession).

Les médicaments, et plus précisément les spécialités pharmaceutiques (dont font partie les vaccins) bien qu’étant des produits à part – des biens de santé – constituent aussi des biens marchands, industriels, qui en tant que tels peuvent être protégés par un ou des brevets d’invention. En général, une multitude de brevets protège un médicament : des brevets sur la molécule elle-même (invention de produit), des brevets sur le procédé de fabrication (invention de procédé), des brevets sur l’indication du médicament (brevet d’application) et même sur les combinaisons de médicaments.

Le 5 mai dernier, le président des États-Unis a créé la surprise en annonçant le revirement de l’administration américaine en matière de levée des brevets sur les vaccins contre la Covid-19. Nicholas Kamm/AFP

Cet ensemble de brevets, que l’on désigne parfois sous le terme de « grappe de brevets » a pour but de protéger l’invention que représente le médicament et surtout le capital investi dans son développement, car celui-ci dépasse désormais le milliard d’euros. En effet, le coût de développement d’un médicament est passé de 0,8 milliard de dollars en 2003 à plus de 2,5 milliards en 2016.

En France, le gouvernement avait compris dès 1953 qu’octroyer un brevet portant sur un médicament pouvait être problématique, en particulier s’il conduisait à une production insuffisante de médicament – ce qui est actuellement le cas avec les vaccins contre la Covid-19 – ou à un prix trop élevé. Il avait alors permis de déroger au droit du brevet dans l’intérêt des patients, c’est-à-dire autorisé que l’invention brevetée puisse, très exceptionnellement, être fabriquée par un tiers intéressé, avec ou sans l’accord du titulaire du brevet. Le principe de la licence d’office dans l’intérêt de la santé publique était né, comme une nouvelle arme entre les mains de l’État au service de l’intérêt général.

Désormais, cette licence existe dans 156 autres pays. En droit international, la quatrième Conférence ministérielle de l’OMC à Doha du 14 novembre 2001 avait adopté une déclaration sur l’application des Aspects des droits de propriété intellectuelle liés au commerce (ADPIC) dans le contexte de la santé publique, qui prévoit expressément la possibilité pour les États de recourir à ce type de licence en cas d’épidémie comme celle que nous connaissons.

En dehors de cette licence d’office, qui vise le territoire national, il est aussi possible de produire des médicaments et de les exporter vers des pays connaissant de graves problèmes de santé publique, en outrepassant le brevet, grâce à une autre licence : la licence obligatoire.

Des usines déjà sous tension

Mais la mise en œuvre de telles licences serait-elle aujourd’hui efficace pour favoriser l’égal accès de tous aux doses de vaccin ? La solution, justifiée au nom de l’éthique et du bien commun, s’avère en réalité discutable. En effet, le brevet n’apparaît pas comme un facteur limitant, à la différence de la production des matières premières (substances actives et excipients) et de l’enflaconnage de ces produits nécessaires à la réalisation du vaccin.

Pour que cette levée des brevets soit efficace, des laboratoires façonniers devraient déjà être dans les starting-blocks à travers le monde et donc prêts à produire les vaccins. Cela aurait peut-être pu être le cas avec des technologies classiques – et encore – mais pas avec des technologies disruptives comme celle de l’ARN messager que des tiers ne parviendraient pas forcément à produire dans l’immédiat en cas de levée des brevets. En d’autres termes, détruire le monopole d’exploitation dont jouit le titulaire du brevet ne permettrait pas l’acquisition de la technologie.

Depuis 2001, l’Organisation mondiale du commerce prévoit des possibilités d’outrepasser les règles de propriété intellectuelle en cas d’épidémie telle que la Covid-19. Shutterstock

Les cas où une invention est susceptible d’être exploitée à la seule lecture du brevet restent exceptionnels : le brevet ne contient que très peu de détails techniques et le savoir-faire s’adapte en fonction des circonstances particulières de son exploitation. Il faudrait ainsi des mois de rétro-ingénierie ou alors il faudrait forcer les laboratoires à faire un véritable transfert de technologie. Quand bien même, cela prendrait encore une fois des mois pour reconvertir des usines pour produire l’ARN messager et les excipients, et bien plus pour construire de novo une usine.

Quant aux usines d’enflaconnages, beaucoup sont déjà sous tension ou produisent déjà des vaccins sous licence. Pourrait-on en trouver d’autres, au risque d’arrêter des lignes de production de médicaments injectables essentiels pour le traitement d’autres pathologies ?

Course aux matières premières

De surcroît, un autre problème surviendrait si les brevets étaient levés et si quelques hypothétiques laboratoires étaient prêts : les laboratoires façonniers disposeraient-ils, dans le cas des vaccins d’AstraZeneca et Janssen, des mêmes vecteurs viraux qui permettent de faire entrer un fragment du matériel génétique du virus SARS-CoV-2 dans une cellule pour déclencher in fine une réponse immunitaire ? Si cela n’était pas le cas, de nouveaux essais cliniques seraient nécessaires…

Autre problème, pour des vaccins comme ceux de Pfizer ou de Moderna, il pourrait se produire une course aux matières premières, notamment sur les excipients lipidiques, les substances qui protègent l’ARN messager et lui permettent de rentrer dans nos cellules, ce qui impacterait très négativement la production globale.

Mais ce problème inquiète désormais peu les États-Unis alors que presque 50 % des Américains ont reçu au moins une dose de vaccins… Cela pourrait d’ailleurs expliquer le revirement de position outre-Atlantique sur la levée des brevets.

Ainsi, on voit clairement que cette levée des brevets résoudra difficilement la question de l’accès au vaccin. Il ne s’agit pas d’une solution miracle mais plutôt d’un mirage quelque peu démagogique. Il n’est pas souhaitable de se focaliser aujourd’hui sur les brevets, mais plutôt sur les capacités de production et sur la souveraineté pharmaceutique.

Il est indispensable qu’un maximum de pays ait la capacité de subvenir à leurs besoins en matière de médicaments par la mise en œuvre de productions locales, et c’est seulement quand ces capacités existeront qu’une éventuelle levée de brevet pourrait être utile. Publié dans par Dominique Manga

                   Auteurs

    1. Clotilde Jourdin -Fortier Professeur en droit international économique – CREDIMI, Université de Bourgogne – UBFC

  1. Matthieu Guerriaud ,  Maître de conférences en Droit pharmaceutique et de la santé, pharmacovigilance et iatrogénie – CREDIMI, Université de Bourgogne – UBFC

10 Mai 2021

Covid-19. Le variant indien est plus contagieux et semble résister aux vaccins, selon l’OMS . Beaucoup ne croient pas au danger du Covid-19 » : en Afrique, la défiance face aux vaccins

Une femme recouverte de protections anti-Covid assiste à la crémation d'un proche en Inde.

© EPA-EFE/RAJAT GUPTA Une femme recouverte de protections anti-Covid assiste à la crémation d’un proche en Inde.

Le variant B.1.617 « présente des mutations qui augmentent les transmissions, et qui peuvent aussi potentiellement le rendre résistant aux anticorps qui se sont développés grâce à la vaccination ou à une contamination naturelle », a averti ce samedi la scientifique en chef de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) Soumya Swaminathan.

 

Pour la première fois samedi, l’Inde a enregistré la mort de plus de 4 000 personnes due au Covid-19 en 24 heures et plus de 400 000 nouvelles contaminations, mais les experts estiment que les chiffres officiels sont largement sous-évalués.

Dans un entretien avec l’AFP, Soumya Swaminathanan, une pédiatre indienne et chercheuse, a déclaré que le variant B.1.617, qui a été détecté pour la première fois en Inde en octobre, était indiscutablement un facteur d’accélération de l’épidémie devenue hors contrôle dans le pays.

Résistant aux anticorps

Ce variant pourrait être classé par l’OMS dans la liste des variants considérés comme plus dangereux que la version originelle du virus en raison de leur plus grande contagiosité, leur capacité à surmonter les défenses que procure la vaccination et le taux de mortalité des patients atteints, a estimé la scientifique.

Le variant B.1.617 présente des mutations qui augmentent les transmissions, et qui peuvent aussi potentiellement le rendre résistant aux anticorps qui se sont développés grâce à la vaccination ou à une contamination naturelle, a-t-elle expliqué.

Mais le variant seul ne peut pas être incriminé pour la hausse spectaculaire de cas en Inde, qui semble avoir baissé la garde trop tôt, avec de grands rassemblements de masse, a-t-elle relevé.

Dans un vaste pays comme l’Inde, les contaminations peuvent se poursuivre sans faire de bruit pendant des mois. Ces premiers signes ont été manqués jusqu’à ce (les transmissions) aient atteint un point où le décollage a été vertical.

La vaccination seule ne suffira pas

Pour le moment, il est très difficile de lutter contre le virus car l’épidémie concerne des milliers de personnes et il se multiplie à une vitesse qu’il est très difficile d’enrayer, a encore dit Soumya Swaminathan, avertissant que la vaccination seule ne serait pas suffisante pour reprendre le contrôle de la situation.

L’Inde, qui est le plus grand producteur mondial de vaccins, n’a jusqu’à présent administré deux doses qu’à 2 % de sa population de 1,3 milliard d’habitants.

Cela va prendre des mois, si ce n’est des années, pour atteindre un taux de 70 à 80 % de la population immunisée, selon la chercheuse.

Le risque de mutation est accru

Dans un avenir proche, il faudra compter sur les mesures sociales et sanitaires déjà testées et éprouvées pour juguler l’épidémie, a-t-elle prévenu. Et l’ampleur de l’épidémie en Inde augmente le risque d’apparition de nouveaux variants encore plus dangereux.

Plus le virus se réplique, se diffuse et se transmet, plus le risque de mutations et d’adaptation augmente, a souligné la scientifique. Les variants qui accumulent un grand nombre de mutations peuvent finalement devenir résistants aux vaccins dont nous disposons actuellement.

Ce sera un problème pour le monde entier, a souligné Soumya Swaminathan.

« Beaucoup ne croient pas au danger du Covid-19 » : en Afrique, la défiance face aux vaccins

Un agent de santé kényan reçoit une injection de vaccin AstraZeneca à Nairobi, le 8 avril 2021.© Fournis par Le Monde Un agent de santé kényan reçoit une injection de vaccin AstraZeneca à Nairobi, le 8 avril 2021.

Lorsque la République démocratique du Congo (RDC) a annoncé, fin avril, qu’elle devrait rendre à l’initiative Covax 1,3 million de doses de vaccins AstraZeneca (soit 80 % de la quantité reçue) faute d’être capable de les administrer avant leur date de péremption, le discours jusqu’alors distillé à bas bruit sur « l’hésitation devant la vaccination » en Afrique a pris une nouvelle dimension. Quelques jours plus tôt, le Soudan du Sud et le Malawi avaient déjà provoqué la stupéfaction en détruisant respectivement 60 000 et 16 000 doses en raison du manque de candidats.

Faut-il encore parler d’hésitation, ou plutôt de franche résistance ? Alors que seulement 1 % des vaccins contre le Covid-19 administrés dans le monde ont bénéficié au continent, il apparaît clairement que les gouvernements africains n’ont pas pour seul défi de se procurer des doses en quantité suffisante : il leur faut aussi trouver les mots pour convaincre les populations, le moment venu, de pousser la porte des centres de santé afin de recevoir leurs injections.

« Dans ce pays [la RDC] grand comme l’Europe, nous devons faire face à des obstacles logistiques que nous n’aurions pu imaginer. Mais le défi premier est celui de la communication », admet Jean-Jacques Simon, porte-parole de l’Unicef à Kinshasa. « Comment convaincre que le Covid-19 est une maladie dangereuse ? Officiellement, 772 personnes en sont mortes, tandis que le paludisme fait plus de 10 000 victimes par an et que la rougeole a tué près de 6 000 personnes en 2019, en grande majorité des enfants de moins de 5 ans. »

L’Unicef, qui est chargée d’acheminer les vaccins fournis gratuitement par le mécanisme de solidarité internationale Covax, va réallouer le quota congolais à la Centrafrique, au Sénégal, au Togo et au Ghana – ce dernier pays étant l’un des rares, avec le Rwanda, à avoir consommé rapidement le premier lot qui lui a été attribué.

« Une maladie de Blancs »

A l’échelle d’un continent peuplé de 1,3 milliard d’habitants, les chiffres ne sont pas le meilleur atout des autorités sanitaires pour convaincre de la nécessité d’acquérir une immunité collective. Selon les données officielles rapportées par les Etats à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), à peine 5 millions de personnes ont été contaminées par le Covid-19 depuis le début de la pandémie. Soit moins qu’en France. A la date du 9 mai, 124 229 personnes y avaient succombé, dont près de 45 % en Afrique du Sud, pays le plus touché.

Certes, ces chiffres ne reflètent que partiellement la réalité, mais même le bilan plus meurtrier de la deuxième vague n’a pas vraiment entamé l’idée répandue que le Covid-19 est « une maladie de Blancs » qui ne concerne pas une population dont plus de la moitié a moins de 19 ans. « Beaucoup ne croient pas au danger du Covid-19. Allez dans n’importe quelle ville, dans n’importe quel village, rares sont ceux qui portent aujourd’hui le masque », constate l’épidémiologiste Samba Sow, envoyé spécial de l’OMS pour le Covid-19 en Afrique de l’Ouest.

Indifférence d’un côté, crainte de l’autre, alimentée par des questionnements légitimes ou les plus folles rumeurs. Comme en Europe, les risques potentiels de caillots sanguins liés au vaccin AstraZeneca ont donné un coup d’arrêt aux campagnes de vaccination à peine lancées. La décision de l’Afrique du Sud d’abandonner le vaccin suédo-britannique en raison de sa moindre efficacité sur le variant B.1.351 a donné un argument supplémentaire aux méfiants. Le variant dit « sud-africain » circule aujourd’hui dans 23 pays du continent. Semaine après semaine, le bureau Afrique de l’OMS et les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (CDC-Afrique) ont beau répéter que « les bénéfices du vaccin l’emportent sur les risques », le doute est installé.

Les chefs d’Etat, les ministres de la santé, bras de chemise relevé pour recevoir leur injection, prennent la pause devant les caméras en espérant rassurer. Mais même la véracité de ces clichés est mise en cause. En Ouganda, la ministre de la santé, Jane Ruth Aceng, a dû publier un communiqué pour démentir des affirmations circulant sur Twitter selon lesquelles elle ne s’était en réalité pas fait vacciner. « Il y a toujours eu des réticences à la vaccination, mais avec les réseaux sociaux, les rumeurs nous précèdent. Nous avons un sérieux problème de communication », reconnaît le docteur Samba Sow. Pour sa part, le ministre gabonais de la santé, Guy Patrick Obiang Ndong, ne cache pas devoir faire face à « un manque d’adhésion ». Un mois après le début de la campagne de vaccination, moins de 10 % des 100 000 doses offertes par le chinois Sinopharm ont été écoulées.

Communication tous azimuts

Partout, des plans de « sensibilisation » sont élaborés pour marteler le credo sur l’efficacité et l’innocuité des vaccins. Fin mars, l’OMS a annoncé la création de Viral Facts Afrique, un projet réunissant des experts de la vérification des faits et des institutions sanitaires. « Ce dispositif a pour but de réfuter rapidement les mythes là où ils se propagent et d’aider les populations à faire la distinction entre les faits avérés, qui peuvent sauver des vies, et le bruit », a expliqué la docteure Matshidiso Moeti, directrice régionale de l’OMS pour l’Afrique. Ses messages seront diffusés sur Facebook, Twitter et Instagram, en anglais et en français, avant d’être traduits dans des langues locales.

En Côte d’Ivoire, où la vaccination a été ouverte à toutes les personnes de plus de 18 ans pour ne pas perdre les 500 000 doses reçues de Covax avant fin juin, les autorités ont sonné la mobilisation générale. « Nous allons y arriver. Nous sommes passés de 1 000 à 8 000 injections par jour. La communication est menée tous azimuts : nous rencontrons les syndicats de médecins, de pharmaciens, les pouvoirs locaux, les chefs religieux, les associations de femmes… », assure Joseph Bénié, directeur de l’Institut national d’hygiène publique, tout en reconnaissant n’avoir jamais dans sa carrière fait face à « une réticence aussi importante ».

Mais gagner la confiance n’est pas seulement affaire de messages et de bonnes informations. « Le crédit dont jouit ou pas le messager est tout aussi capital », rappelle Charline Burton, directrice de la branche européenne de l’ONG Search for Common Ground, spécialisée dans l’accompagnement des processus de paix : « Il faut identifier des leaders auxquels les communautés font confiance pour que le message soit entendu. A fortiori dans les pays en situation de conflit ou de post-conflit. » Les récentes épidémies d’Ebola en RDC ont montré que lorsque les populations se méfient des autorités ou du personnel chargé de conduire la riposte sanitaire, les campagnes classiques de sensibilisation ne fonctionnent pas.

Quelles qu’en soient les raisons, le doute ou le rejet que suscite la vaccination contre le Covid-19 n’est pas une bonne nouvelle. Elle confirme que le chemin risque d’être bien long avant que le continent parvienne à vacciner au moins 60 % de sa population, objectif que s’est fixé l’Union africaine.

Le vaccin AstraZeneca pourrait bientôt disparaître dans l'Union européenne© Fournis par Gentside Le vaccin AstraZeneca pourrait bientôt disparaître dans l’Union européenne

Ce dimanche 9 mai, le commissaire européen au commerce intérieur Thierry Breton a annoncé que le contrat pour les vaccins AstraZeneca n’avait pas été renouvelé avec le laboratoire. Une information qu’il a ensuite pu confirmer dans « Questions politiques », sur France Inter, en déclarant : « Nous n’avons pas renouvelé la commande après le mois de juin. On verra, on regarde ce qui se passera ».

 Pour quelle raison?
Mais alors, pourquoi l’Union européenne n’a-t-elle pas prolongé, dans l’immédiat, sa commande de vaccins contre le coronavirus ? Ce n’est pas à cause des problèmes liés aux effets secondaires du produit, qui déclencherait des cas de thromboses, dont certains mortels. « Dans certains cas, très rares, l’injection du vaccin d’AstraZeneca contre le Covid-19 peut provoquer des caillots sanguins atypiques, associés à un niveau bas de plaquettes sanguines, susceptibles d’engager le pronostic vital », avait ainsi affirmé la directrice exécutive de l’Agence européenne des médicaments le 7 avril dernier.

Si ce contrat n’a pas été renouvelé, c’est à cause des importants retards de livraison des doses du vaccin par AstraZeneca. La Commission européenne avait ainsi lancé des poursuites contre le laboratoire. Une bataille qui se continuera dans un tribunal de Bruxelles le 26 mai prochain.

Le contrat avec Pfizer renouvelé

En revanche, le 8 mai, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, avait annoncé un nouveau contrat d‘1,8 milliard de doses avec le laboratoire BioNTech-Pfizer, dont la moitié en option.

Elle a également prévenu que « d’autres contrats et d’autres technologies de vaccins » allaient suivre. L’objectif est simple : privilégier les vaccins à ARN messager, qui seraient plus efficaces contre les différents variants. 

Publié  dans par Dominique Manga  (source AFP,  le Monde , Gent side)

08 Mai 2021

Le dilemme gambien sur les cosmétiques dépigmentants et sa résonance avec le mouvement Black Lives

L’utilisation de produits destinés à blanchir ou à éclaircir la peau (dépigmentation), qui contiennent fréquemment des ingrédients toxiques (comme le mercure ou l’hydroquinine), est associée à des effets secondaires néfastes pour la santé.

Ces produits sont toutefois largement employés dans bon nombre de pays d’Asie et d’Afrique, ce qui constitue un problème de santé publique croissant. En Afrique, selon les pays, entre 25 et 77 % de femmes (largement majoritaires parmi les utilisateurs) sont concernées, selon l’OMS.

L’actualité gambienne

Ce sujet a récemment fait la une en Gambie, où le Parlement a refusé d’abroger une loi de 1996 qui interdit l’usage de produits éclaircissants. La demande d’abrogation, déposée par le gouvernement du président Adama Barrow, reposait sur le constat que l’existence de cette loi permet trop souvent à des hommes d’abuser sexuellement des femmes ayant illégalement recours à la dépigmetation en les menaçant, si elles refusent de céder, de les dénoncer aux autorités. Cette demande d’abrogation n’a été soutenue que par 10 députés pour 23 contre, les partisans de loi d’interdiction condamnant la dépigmentation à la fois pour des questions morales, religieuses et sanitaires.

En Gambie, cette loi prohibitive s’accompagne d’amendes pour les contrevenants (souvent des femmes à faible pouvoir d’achat), et s’applique dans un contexte marqué par l’existence d’un important marché informel, comme c’est souvent le cas en Afrique, et par une faible résonance des campagnes de prévention visant à signaler les dangers dont ces produits peuvent être porteurs pour le bien-être physique et psychologique des consommateurs. Les utilisatrices, pour la plupart peu éduquées et mal informées sur les effets néfastes de la dépigmentation, cherchent en utilisant ces produits à se conformer à des modèles de beauté délétères, notamment pour accroître leur valeur sur le marché matrimonial.

Un héritage colonial

En France, un rapport de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes indique que 60 % des produits blanchissants pour la peau contrôlés en 2018 contenaient des ingrédients dangereux pour la santé. C’est deux fois plus qu’en 2009. En 2009 déjà, la Mairie de Paris estimait que 20 % des femmes d’origine africaine résidant en Île-de-France utilisaient des produits éclaircissants. Dix ans plus tard, la question prend de l’ampleur au niveau mondial, notamment dans le contexte du mouvement Black Lives Matter.

Comme nous l’avons montré ici les multinationales productrices de ces crèmes sont assises sur un marché stratégique (4,8 milliards de dollars en 2017, projeté à 8,9 milliards d’ici à 2027). Certaines participent à diffuser l’idée que les peaux blanches ou claires sont belles et propres, reproduisant d’anciens stéréotypes raciaux et sociaux. Le phénomène n’est pas nouveau : Nivea a essuyé des critiques à plusieurs reprises, notamment du fait d’une publicité diffusée au Ghana en 2017 dont la tagline était « maintenant que j’ai une peau visiblement plus claire, je me sens plus jeune ».

Au Moyen-Orient, le slogan « White is purity » (La blancheur est pureté), là aussi diffusé par Nivea, avait également provoqué une controverse. Dans cette région, comme en Afrique et en Asie, des décennies de discours de cet ordre utilisés comme leviers de communication des marques de cosmétiques ont participé à l’internalisation de schèmes de beauté engendrant une insatiable recherche de conformation.

Certaines études post-coloniales montrent à quel point les normes de beauté sont imprégnées des perceptions dominantes issues du colonialisme toujours à l’œuvre pour coder la blancheur comme qualité esthétique et signe de supériorité sociale. Le marketing nourrit l’aspect aspirationnel. D’ailleurs, on retrouve, sur la question des cheveux et du défrisage, les mêmes dynamiques de mises en danger par la composition des produits et rituels potentiellement dangereux (soude, formol) dans un contexte de valorisation sociale du cheveu lisse (jugé propre, à la différence du cheveu frisé, perçu comme négligé).

L’effet BLM

Dernièrement, ces questions sont devenues de plus en plus politiques sous l’effet de l’activisme croissant des consommateurs – une dynamique qu’a amplifiée le mouvement Black Lives Matter. Des militants anti-racistes ont souligné que les publicités mettant en scène des femmes noires avaient presque systématiquement recours à des actrices au teint éclairci. Ce faisant, ces visuels réactivaient la course à l’éclaircissement comme norme de beauté valorisée au travers de campagnes pourtant dites inclusives. Plus de 16 000 personnes ont signé une pétition en ligne demandant qu’Unilever arrête de fabriquer un produit éclaircissant, Fair & Lovely. Certains ont accusé l’entreprise d’hypocrisie quand son directeur général, Alan Jope, a tweeté, dans l’effervescence ayant suivi la mort de George Floyd : « Le racisme systémique et l’injustice sociale doivent être éradiqués. Les entreprises ont un rôle essentiel à jouer dans la création d’une société équitable qui ne tolère pas l’intolérance. »

Les critiques subies par une marque comme L’Oréal pour avoir annoncé la suppression des termes « blanchissant » ou « éclaircissant » révèlent que les consommateurs souhaitent une réelle transformation des pratiques, pas un changement cosmétique. Les hashtags comme #pullitdown après le scandale Nivea en Afrique visant à dénoncer le discours de marques internationales dévalorisant le teint noir, s’intensifient, faisant écho au marché global.

Dans le même temps, le succès de la marque Fenty, lancée par la chanteuse Rihanna en 2017, a bouleversé les codes en promouvant l’acceptation de toutes les beautés par la création d’une gamme de fond de teint de plus de 40 teintes (désormais 50) pour correspondre aux attentes des consommatrices mal servies. L’industrie lui a dès lors emboîté le pas.

Est-ce à dire que la prise de conscience est suffisante ? Une visite dans n’importe quelle boutique de cosmétiques en Afrique, dans les Caraïbes ou en Asie invite à en douter. On découvre aisément sur les étalages des produits licites que les consommatrices savent identifier comme éclaircissants sous des vocables comme « antitaches » ou « uniformisant » (toning) du fait de composantes mises en avant comme les acides de fruits (AHA) ou la vitamine C. Ces produits exigent aussi de ne pas s’exposer au soleil. Or on trouve massivement en Afrique des produits à indice de protection solaire 100, pensés pour les peaux très pâles intolérantes au soleil…

Pour revenir au cas gambien, la loi qui prohibe l’usage des produits éclaircissants entraîne un recours à des pratiques devenues clandestines, potentiellement dangereuses. Le souhait de revenir sur cette loi concerne, on l’a dit, les externalités négatives liées non pas à l’usage du produit mais au chantage exercé par des hommes qui réclament des faveurs sexuelles, menaçant dans le cas contraire de dénoncer les femmes contrevenantes. C’est un problème de justice sociale lié au genre. Comme nous l’avons montré dans différents travaux notamment en Ouganda ou en République dominicaine, pour régler un tel problème, une loi interdisant les produits éclaircissants ne peut suffire. Il convient de combiner plusieurs approches : démantèlement des stéréotypes, facilitation d’accès à la justice et à l’éducation, sans oublier l’empowerment individuel des femmes de façon à ce qu’elles ne soient plus dépendantes du marché matrimonial. Publié dans par Dominique Manga(source  The Conversation)

          Auteur

 Nacima OURAHMOUNE  Professeur / Chercheur/ Consultant en marketing et sociologie de la consommation, Kedge Business School

04 Mai 2021

Quel est l’avenir des vaccins liés à de rares troubles de la coagulation?

Les organismes de réglementation des vaccins ont rendu un verdict clair : dans la plupart des contextes, les avantages des vaccins COVID-19 fabriqués par AstraZeneca et Johnson & Johnson (J&J) l’emportent de loin sur le faible risque qu’ils causent un trouble inhabituel et parfois mortel de la coagulation. Mais de nombreuses questions demeurent quant à savoir qui est le plus à risque, comment le calcul risque-bénéfice change lorsque les cas tombent, et ce que les effets secondaires signifient pour l’avenir de ces vaccins, qui utilisent des adénovirus pour transporter le gène de la protéine spike du SRAS-CoV-2 dans les cellules humaines.

L’une des principales préoccupations est de savoir comment le reste du monde réagira aux mesures prises par certains pays européens pour limiter l’utilisation des vaccins AstraZeneca et J&J, et à la brève suspension du vaccin J&J aux États-Unis. Le vaccin AstraZeneca, nommé Vaxzevria, ou Covishield lorsqu’il est produit par le partenaire indien de l’entreprise, le Serum Institute of India, est la pierre angulaire de l’Installation d’accès mondial aux vaccins COVID-19 (COVAX), un programme visant à vacciner des milliards de personnes dans les pays en développement. J&J devrait fournir des centaines de millions de doses de son vaccin one-shot à COVAX cette année.

« Une fois qu’il y aura des politiques claires de l’Occident concernant les groupes d’âge à utiliser ces vaccins, il sera très difficile de recommander quelque chose de différent ici », explique John Amuasi, épidémiologiste à l’Université des sciences et de la technologie Kwame Nkrumah au Ghana, l’un des premiers pays au monde à recevoir le vaccin AstraZeneca par l’intermédiaire de COVAX. Mais si aucun autre vaccin n’est disponible, la limitation de leur utilisation pourrait en fin de compte causer beaucoup plus de cas covid-19 et de décès.

Quelle est l’taille du risque et qui est le plus vulnérable?

Signes le vaccin AstraZeneca pourrait conduire à une réaction inhabituelle qui provoque des caillots dans tout le corps, accompagné de faibles niveaux de plaquettes, d’abord fait surface il ya 2 mois. Bon nombre des premiers cas de ce que les scientifiques appellent maintenant la thrombocytopénie thrombotique immunitaire induite par le vaccin ou la thrombose avec le syndrome de thrombocytopénie (TTS), étaient chez les femmes de moins de 60 ans. Mais c’est peut-être simplement parce que de nombreux pays européens ont utilisé les coups de feu dans les travailleurs de la santé et les éducateurs, dont la plupart sont des femmes et moins de 65 ans. En effet, le déséquilibre entre les sexes a commencé à s’amenoyer au fur et à mesure que de plus en plus de cas ont été mis au jour. Parmi les 209 personnes touchées au Royaume-Uni, 87 étaient des hommes et 120 des femmes; 139 cas étaient chez des personnes de moins de 60 ans. Dans l’ensemble, un coup d’AstraZeneca sur environ 120 000 a déclenché l’effet secondaire dans le pays.

Au Sri Lanka, le ministre de la Santé a déclaré au Parlement le mois dernier qu’au moins six personnes avaient développé le trouble de la coagulation parmi près de 925 000 personnes qui ont reçu le vaccin, soit un receveur sur 150 000. L’Allemagne a signalé une thrombose veineuse cérébrale (VTC), un type inhabituel d’AVC caractéristique du TTS, chez environ un receveur sur 76 000 du vaccin.

Le taux était plus élevé en Norvège et au Danemark, où environ un bénéficiaire du vaccin AstraZeneca sur 40 000 a mis au point un CVT, la fréquence d’autres événements de coagulation pouvant être encore plus élevée. Alors que la plupart des pays européens ont recommandé d’utiliser le vaccin chez les anciens receveurs, la Norvège et le Danemark ont recommandé de ne pas utiliser le vaccin du tout pour l’instant. Le Danemark a annoncé aujourd’hui qu’il n’utiliserait pas non plus le vaccin de J&J.

Les symptômes de TTS ressemblent étroitement à une condition appelée thrombocytopénie héparine-induite (HIT),une réaction autoimmune rare qui est déclenchée par l’héparine plus mince de sang. Malgré des décennies de recherche, les médecins ne peuvent pas prédire qui est à risque de HIT; elle semble toucher les hommes et les femmes, jeunes et moins jeunes.

Il peut en être de même pour TTS. « Nous ne pouvons identifier aucun facteur prédisposant », a déclaré Beverley Hunt, hématologue au King’s College de Londres, lors d’un webinaire du 29 avril parrainé par l’Autorité danoise de santé. Rien n’enseigne qu’une histoire de caillots sanguins ou d’autres facteurs de risque de coagulation, comme la prise de pilules contraceptives, augmente le risque de TTS; même les personnes qui ont déjà eu HIT ne semblent pas à un risque plus élevé. Et il n’est pas clair si le risque diffère entre la première et la deuxième dose du vaccin AstraZeneca.

Dans tous les pays, environ un patient sur cinq souffrant du trouble de la coagulation est décédé. Les autorités sanitaires espèrent que la publicité des premiers signes de TTS et la façon de le traiter peuvent aider à prévenir les décès. Mais la coagulation sévère est difficile à traiter en dehors d’un hôpital bien équipé, de sorte que de nombreux bénéficiaires dans les zones rurales ou les régions avec une infrastructure sanitaire limitée auront peu de recours.

D’autres vaccins utilisant un vecteur d’adénovirus ont-ils le même problème?

Selon les premières données des États-Unis, le vaccin de J&J le fait. Jusqu’à présent, les organismes de réglementation américains ont signalé 15 cas de TTS dans environ 7 millions de vaccins. Il existe moins de données sur les deux autres vaccins à base d’adénovirus, les russes Spoutnik V et Convidecia, fabriqués par la société chinoise CanSino Biologics.

CanSino a déclaré à la mi-avril qu’elle surveille les troubles similaires de la coagulation et qu’elle n’avait reçu aucun rapport. Moins d’un million de tirs avaient alors été donnés; le déploiement du vaccin ne fait que commencer en Malaisie, au Pakistan, au Mexique et dans d’autres pays ce mois-ci. Les fabricants de Spoutnik V disent qu’il n’y a eu aucun cas de troubles de la coagulation chez les receveurs. Mais on ne sait pas combien de personnes ont reçu le vaccin, et bon nombre des pays où il a été distribué peuvent avoir du mal à diagnostiquer le syndrome.

Avant covid-19, les seuls vaccins à base d’adénovirus utilisés étaient les vaccins contre ebola mis au point par J&J et cansino. Il n’y avait aucun rapport qu’ils ont causé l’effet secondaire rare, mais il n’est pas clair combien de personnes ont reçu le vaccin chinois. Le coup de J & J a été donné à environ 200.000 personnes, selon la société. Stanley Plotkin, un développeur de vaccins chevronné et professeur émérite à l’Université de Pennsylvanie (UPenn), note que de faibles nombres de plaquettes ont été décrits après les infections à adénovirus, qui causent généralement le rhume, mais peuvent parfois déclencher des infections graves. Il est donc possible, dit-il, que les problèmes avec AstraZeneca et J&J puissent être liés à leurs vecteurs adénoviraux. « Mais cela doit être réglé dans le laboratoire. »

Comment les risques et les avantages du vaccin AstraZeneca s’accumulent-ils?

Pour une personne âgée dans une région où il y a beaucoup d’infections, les avantages l’emportent largement sur les risques. Pour un jeune dans un endroit où la pandémie est en train de s’aserner, il se peut qu’il ne le soit pas.

Les orientations publiées par l’Agence européenne des médicaments le 23 avril ont montré que la vaccination de 100 000 personnes âgées de 80 ans et plus dans une région où les taux d’infection sont élevés – 886 infections pour 100 000 personnes par mois, le niveau observé en Europe en janvier – permettrait d’éviter 1 239 hospitalisations et 733 décès sur une période de seulement 4 semaines (voir les tableaux ci-dessous). Au faible taux d’infection observé en septembre 2020 — 55 pour 100 000 par mois — 151 hospitalisations et 90 décès seraient évités. Dans les deux scénarios, seulement 0,4 cas de TTS seraient attendus chez ces 100 000 personnes.

En revanche, la vaccination de 100 000 personnes âgées de 20 à 29 ans conduirait, en moyenne, à 1,9 cas de trouble de la coagulation du sang. Mais cela n’empêcherait aucun décès du COVID-19, bien qu’il empêcherait 64 hospitalisations dans une région avec des taux élevés d’infection.

Il ya d’autres choses à considérer, cependant, dit Jeremy Farrar, un expert en maladies infectieuses qui dirige le Wellcome Trust. « Ne sous-estimez pas l’impact de Long COVID », dit-il. « Ces vaccins semblent également protéger contre cela. » Et la vaccination des jeunes non seulement les protège, mais les aide également à ne pas propager le virus aux personnes les plus vulnérables d’une communauté.

Peser les risques et les avantages

Les avantages du vaccin AstraZeneca COVID-19 — dans les hospitalisations et les décès évités — l’emportent de loin sur les risques d’un trouble rare de la coagulation pour la plupart des groupes d’âge, tant lorsque les infections dans une région sont élevées (en haut) que faibles (en bas). Toutes les données sont pour 100 000 personnes vaccinées.

Taux d’infection élevé
âge Hospitalisations évitées Décès évités Caisses de caillots sanguins avec plaquettes basses
20–29 64 0 1.9
30–39 81 3 1.8
40–49 122 10 2.1
50–59 208 14 1.1
60–69 324 45 1
70–79 547 172 0.5
80+ 1239 733 0.8
Faible taux d’infection
âge Hospitalisations évitées Décès évités Caisses de caillots sanguins avec plaquettes basses
20–29 4 0 1.9
30–39 5 0 1.8
40–49 6 1 2.1
50–59 10 1 1.1
60–69 19 3 1
70–79 45 14 0.5
80+ 151 90 0.8
AGENCE EUROPÉENNE DES MÉDICAMENTS

Dans de nombreux endroits, la décision n’est pas de vacciner, mais d’utiliser AstraZeneca maintenant ou d’attendre qu’un autre vaccin soit disponible. Le Danemark a fondé sa décision de cesser d’utiliser AstraZeneca et J&J en partie sur la disponibilité d’alternatives telles que le vaccin Pfizer. Hong Kong, qui a annulé sa commande d’AstraZeneca, a déclaré qu’elle avait déjà suffisamment de doses d’autres vaccins.

Même une longue attente pour une alternative peut en valoir la peine si les infections sont faibles. En Norvège, le risque de mourir de TTS pour les femmes âgées de 45 à 49 ans équivaut au risque de mourir du COVID-19 au cours des 79 prochaines semaines, en supposant que le taux d’infection reste le même, Camilla Stoltenberg, directrice générale de l’Institut norvégien de santé publique, a déclaré au webinaire du 29 avril. « Ce groupe aura des vaccins alternatifs, peut-être avec un petit retard, mais rien de près de 79 semaines, dit-elle.

Le calcul est-il différent dans les pays à revenu faible ou intermédiaire?

Au cours des prochains mois cruciaux, le vaccin AstraZeneca est l’un des grands espoirs de la lutte pour l’équité vaccinale, en veillant à ce que les pays pauvres puissent également vacciner leurs populations. Beaucoup d’entre eux ne peuvent pas se permettre les vaccins arn messager produits par Pfizer et Moderna, qui sont également plus difficiles à stocker et à distribuer parce qu’ils doivent être conservés à très basse température.

Mais les restrictions à l’utilisation du vaccin AstraZeneca dans les pays riches pourraient ternir sa réputation à l’échelle mondiale et ralentir, voire bloquer le plan de vaccination dans le monde. « Je pense que nous nous sommes retrouvés dans une situation très difficile », où il semble qu’il y ait « un vaccin pour le monde riche et un vaccin différent pour le monde pauvre », dit Farrar.

« L’information circule, et les organismes de réglementation d’autres pays ressentent des pressions pour dire : « Nous ne donnons pas à notre population un produit de seconde classe ou de mauvaise qualité », ajoute Ashish Jha, doyen de la Brown University School of Public Health. Le fait que 70% de la population africaine ait moins de 30 ans, un groupe d’âge qui ne reçoit plus AstraZeneca en Europe, ne fait que mettre en évidence l’inégalité, dit Jha. Pourtant, pour les pays africains, fuir le vaccin serait une décision terrible, dit-il, parce qu’il est très efficace et sûr dans la grande majorité des cas.

La pause européenne a déjà ralenti les vaccinations en République démocratique du Congo. Le pays a reçu 1,7 million de doses de COVAX début mars, mais a retardé son déploiement lorsque les pays européens ont fait une pause. Les vaccinations ont commencé le 19 avril, mais le gouvernement a déclaré la semaine dernière qu’il reviendrait 1,3 million de doses parce qu’il ne peut pas les utiliser avant leur expiration en juin. (Le vaccin sera redistribué à d’autres pays.)

La situation rappelle à certains observateurs leur expérience avec RotaShield, un vaccin protégeant les enfants contre le rotavirus. Le vaccin dans de rares cas a conduit à l’intussusception, une condition dans laquelle une partie de l’intestin se replie sur elle-même, conduisant à une obstruction intestinale potentiellement mortelle. Aux États-Unis, où les infections à rotavirus peuvent facilement être traitées, les autorités gouvernementales ont recommandé en 1999 d’arrêter l’utilisation de Rotashield. (Wyeth, son fabricant, avait déjà retiré le vaccin du marché américain à ce moment-là.)

À un moment donné, nous aurons besoin d’une stratégie mondiale qui s’éloigne du vaccin AstraZeneca vers d’autres.

Ashish Jha, École de santé publique de l’Université Brown

La décision a rendu de nombreux pays en développement méfiants à l’égard du vaccin, explique le pédiatre et vaccinologue Paul Offit de l’École de médecine Perelman d’UPenn, même si, dans leur cas, l’avantage l’emportait largement sur le risque. Offit se souvient d’une réunion de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) de 2000 au sujet de Rotashield : « Pays après pays, nous nous sommes levés à la fin de cette réunion, et j’ai dit: « Si ce n’est pas sûr pour les enfants américains, alors ce n’est pas sûr pour nos enfants. » Un nouveau vaccin est devenu disponible 7 ans plus tard. « Mais 2000 enfants sont morts par jour pendant 7 ans », dit Offit.

« Je pense que RotaShield a traumatisé une génération de personnes vaccinées et vaccinées », déclare Kate O’Brien, épidémiologiste à l’OMS. Mais jusqu’à présent, il y a eu peu de signes que les pays refusent le vaccin AstraZeneca en raison des décisions d’autres pays, dit-elle. Et depuis le drame de Rotashield, les pays à faible revenu sont devenus plus confiants et expérimentés dans la prise de décisions réglementaires pour leur propre contexte, dit O’Brien. « Je pense que nous sommes dans un endroit vraiment différent maintenant. »

Bien sûr, le public doit aussi vouloir un vaccin. Gagandeep Kang, virologue au Christian Medical College de Vellore, en Inde, affirme que de nombreux patients l’appellent au sujet du trouble de la coagulation. « Cela affecte donc dans une certaine mesure la confiance des vaccins », dit-elle. « Mais je ne pense pas non plus que nous avons vraiment le choix, parce que nous n’avons pas l’infrastructure nécessaire pour distribuer les vaccins Pfizer et Moderna. »

Au Ghana, « il est difficile de dire comment les gens pensent de ce vaccin, parce qu’il n’est pas là », dit Amuasi : « Le pays n’a plus de doses à administrer, un problème beaucoup plus important que les soucis de sécurité. (Amuasi a reçu son premier coup plus tôt cette année, mais son rendez-vous pour le deuxième coup a dû être annulé parce que le pays n’a plus de doses.)

Quel est l’avenir des vaccins vecteurs de l’adénovirus?

Une fois que la pandémie mondiale commencera à reculer, l’importance relative d’un risque de vaccin même faible augmentera. Au fur et à mesure que d’autres vaccins peu coûteux et faciles à distribuer basés sur différentes technologies seront mis au point, les vaccins à base d’adénovirus joueront un rôle plus petit. « À un moment donné, nous aurons besoin d’une stratégie mondiale qui s’éloigne du vaccin AstraZeneca vers d’autres », dit Jha.

De tels vaccins sont déjà en cours de développement à Cuba, au Kazakhstan, au Mexique et ailleurs, note Hilda Bastian, spécialiste indépendante de la médecine fondée sur des données probantes. « Beaucoup de ces pays arrivent avec leurs propres réponses. C’était juste plus lent », dit-elle. Si ces nouveaux vaccins sont approuvés et gagnent en confiance, « alors cette fois l’année prochaine pourrait sembler très différente », dit-elle.  Publié dans Par Dominique Manga (source The Science)

    Auteurs

Kai Kupfershmidt est correspondant collaborateur du magazine Science basé à Berlin, en Allemagne.

Gretchen Vogel est correspondante du magazine Science basé à Berlin, en Allemagne.

03 Mai 2021

Vaccins à ARN : quelle protection contre les nouveaux variants ?

Depuis que circulent des variants du SARS-CoV-2, une question cruciale se pose : les vaccins utilisés contre les souches « historiques » seront-ils aussi efficaces pour nous en protéger ?

Cette interrogation est légitime : fin mars, l’Afrique du Sud a annoncé avoir revendu toutes ses doses du vaccin AstraZeneca. Des travaux scientifiques avaient en effet révélé qu’il était moins efficace contre le variant circulant dans cette région du monde (variant 20H/501Y.V2 appartenant à la lignée B.1.351).

Qu’en est-il des vaccins à ARN ? Des chercheurs ont tenté de le découvrir. Publiés dans la revue Cell, leurs résultats suggèrent que certains variants actuellement en circulation pourraient avoir la capacité d’échapper à l’immunité acquise, que ce soit lors d’une première infection par la souche « historique » du SARS-CoV-2 ou suite à la vaccination.

Si ces travaux indiquent que la vigilance est de mise, il est toutefois beaucoup trop tôt pour tirer des conclusions quant aux conséquences cliniques éventuelles.   Explications.

Qu’est-ce que l’échappement vaccinal, et comment l’étudie-t-on ?

Lorsque les conditions environnementales sont optimales (température adéquate, nourriture abondante…), les micro-organismes tels que les bactéries ou les virus peuvent se multiplier de façon exponentielle : ils produisent alors d’immenses quantités de copies d’eux-mêmes. Ce faisant, ils font des erreurs. Certaines sont neutres, autrement dit, elles ne sont ni bénéfiques ni délétères à leurs porteurs. D’autres sont néfastes, ce qui peut entraîner leur extinction. Enfin, certaines procurent un avantage qui va permettre aux microbes qui les possèdent de prendre l’avantage sur leurs concurrents.

Ces avantages peuvent être de différentes natures : capacité à se nourrir d’une nouvelle ressource, acquisition d’un nouveau mécanisme de défense, résistance à de nouvelles conditions environnementales… La résistance aux antibiotiques développée par certaines bactéries procède de telles mutations « bénéfiques ». L’échappement aux vaccins, qui permet aux micro-organismes infectieux d’échapper à la réponse immunitaire destinée à les éliminer en est un autre exemple.

Pour étudier l’infectiosité des virus sans devoir manipuler de dangereux virus, les virologues ont développé des « particules rétrovirales pseudotypées ». Ces outils sont en quelques sortes des « pseudo-virus » : ils s’agit de particules contenant uniquement les gènes impliqués dans la fabrication de l’enveloppe virale du virus à étudier. C’est sur cette dernière que se trouvent les « clés » qui permettent au virus d’entrer dans les cellules qu’il infecte (dans le cas du coronavirus SARS-CoV-2, cette clé est la protéine Spike, ou S).

À ces gènes, les chercheurs ajoutent un gène produisant une protéine fluorescente. Ainsi, si les pseudo-virus parviennent à pénétrer dans les cellules cibles, celles-ci deviennent fluorescentes, ce qui facilite leur détection.

Cet outil a permis de comprendre, par exemple, certains mécanismes de l’entrée du virus de l’hépatite C dans les cellules du foie. Il est également couramment utilisé pour mettre en évidence le blocage de l’entrée virale par des anticorps de patients. S’ils sont « neutralisants », les anticorps empêchent en effet les interactions entre les protéines utilisées par le virus pour pénétrer dans les cellules et les récepteurs correspondants, autrement dit les « serrures » situées à leur surface. Dans une telle situation, le virus reste à la porte…

Des chercheurs américains, allemands et sud-africains ont utilisé cette approche pour étudier la capacité des sérums de personnes vaccinées à neutraliser la protéine Spike du SARS-CoV-2. Que révèlent ces travaux ?

Des mutations qui favorisent l’échappement immunitaire

Les auteurs se sont intéressés aux deux vaccins à ARN messager disponibles, à savoir celui de Pfizer/BioNtech (nom commercial Cominarty®, majoritairement utilisé en France où il représente 65,4 % des premières doses administrées) et celui de Moderna (minoritaire avec 7,7 % des premières doses). Ils ont récolté les sérums de 99 patients vaccinés après une, puis 2 injections de vaccins, puis ont testé les capacités de ces échantillons à neutraliser la protéine S originelle, celle portant la mutation D614G et les protéines S des variants dits d’origine « britannique » (lignée B.1.1.7), « sud-africaine » (lignée B1.1.351) et « brésilienne » (lignée P1).

Les résultats montrent que les deux vaccins à ARN messager protègent de façon efficace contre le virus originel, contre le variant D614G et contre le variant britannique, surtout après deux injections vaccinales. En revanche, les anticorps des patients neutralisent peu la protéine S des variants sud-africains et brésiliens, ce qui suggère que ces vaccins pourraient avoir une faible faible efficacité contre ces variants. Ces travaux semblent indiquer qu’un faible nombre de mutations pourrait suffire au SARS-CoV-2 pour échapper à la réponse immunitaire induite par ces vaccins.

Cependant, les conséquences de ce constat pour la population restent à établir, comme le soulignent les auteurs eux-mêmes.

Rester vigilant

Cette étude, très rigoureusement menée, reste une étude « in vitro » ; elle ne permet pas de tirer de conclusions quant aux conséquences cliniques de ces résultats obtenus sur des cellules en culture. Il manque notamment des informations sur l’immunité cellulaire des personnes vaccinées, laquelle pourraient les protéger malgré l’absence de protection immunitaire « humorale », c’est-à-dire par les anticorps.

Par ailleurs, il aurait également pu être intéressant d’étudier sur le même principe les capacités neutralisantes de sérums de personnes vaccinées par le vaccin d’AstraZeneca ou celui de Johnson&Johnson, vaccin à dose unique disponible dans les pharmacies depuis le 24 avril. Connaître les capacités de particules rétrovirales pseudotypées basées sur le variant dit « indien » (20A/484Q, lignée B.1.617) d’échapper aux effets des vaccins pourrait aussi s’avérer utile : cela permettrait d’obtenir des indices sur leur rôle potentiel, encore discuté, dans l’épidémie qui flambe actuellement en Inde.

Enfin, il faudra confirmer ces résultats par des observations dans la population pour répondre à deux questions : est-ce que les personnes vaccinées s’infectent avec ces variants ? Si elles sont infectées, développent-elles des formes sévères de l’infection, et dans quelle proportion par rapport aux personnes non vaccinées ?

Ces nouvelles sont malgré tout rassurantes, en particulier en ce qui concerne la situation française : les vaccins à ARN messager actuellement disponibles protègent contre le variant britannique qui circule actuellement massivement dans notre pays.

Ces travaux soulignent cependant l’importance de prendre les précautions nécessaires pour surveiller, et si possible contrôler, la diffusion des variants sud-africains et brésiliens, au cas où les vaccins à ARN messager se révéleraient moins efficaces contre eux également in vivo. Les mesures de contrôle des personnes arrivant des régions où circulent ces variants sont, malheureusement, justifiées pour éviter d’avoir à affronter une nouvelle vague pandémique. . Publié dans par Dominique Manga

              Auteur

  1. Anne Goffard Médecin, Professeure des Universités – Praticienne Hospitalière, Université de Lille

28 Avr 2021

Idriss Déby et la France : la diplomatie en treillis

photo :  Idriss Déby, en treillis, accueille Hervé Morin, alors ministre français de la Défense, le 6 février 2008 à N’Djaména. Pascal Guyot/AFP

Pour les défenseurs de la démocratie et des droits de l’homme, c’est un dictateur qui vient de mourir. Mais pour d’autres – et parfois les mêmes – c’est un officier héroïque qui a été tué au combat. Tous s’accorderont néanmoins à dire qu’il est rare qu’un chef d’État perde la vie en combattant les armes à la main contre une armée hostile, dans une version moderne de la guerre en 4×4.

La personnalité profonde d’Idriss Déby s’est probablement révélée quand il est tombé au front, dont l’Histoire nous dira si c’était un champ d’honneur. Et cet événement peut aider à comprendre les relations ambiguës entretenues entre le maréchal tchadien et la France. L’hypothèse que nous retenons est que la figure du guerrier respecté par les militaires français et le savoir-faire de son armée dans la lutte antiterroriste au Sahel l’ont emporté sur les réserves formulées par la diplomatie civile à propos de son mode de gouvernance.

Le prestige du guerrier

Commençons par le commencement : Idriss Déby était issu de ces groupes de populations nomades qui avaient donné beaucoup de fil à retordre aux colonisateurs français lorsque ceux-ci avaient entrepris de « pacifier » la zone saharo-sahélienne. Son clan zaghawa était proche des Toubous du Tibesti, ces « nomades noirs » si bien décrits par l’ancien officier méhariste Jean Chapelle dont on a oublié qu’il était resté préfet de Largeau (aujourd’hui Faya) jusqu’en 1963, soit trois ans après l’indépendance du Tchad.

D’ailleurs, il eût été judicieux de ne pas perdre de vue cette donnée, de même que l’opération de stabilisation conduite par la France de 1969 à 1974 sous le nom de Mission de Réorganisation administrative (MRA), sous peine de mal comprendre le contexte du nord du Tchad. À l’évidence, « nomades et commandants » – pour reprendre le titre d’un ouvrage lui aussi négligé (le terme de « commandant » est utilisé dans son sens colonial d’administrateur) – ont souvent eu du mal à s’accorder, et la décolonisation fut laborieuse.

Autrefois ennemis respectés, Toubous et Touaregs ont toujours suscité une forme d’admiration chez les militaires français, souvent (y compris aujourd’hui, en pleine crise au Sahel) considérés comme trop bienveillants à leur égard.

Il est vrai qu’Idriss Déby avait été formé « à la française ». Certes, ses études au lycée franco-arabe d’Abéché sont davantage arabes que françaises, mais après son baccalauréat décroché au lycée de Bongor (dans la partie sud du Tchad, à une époque où les tensions étaient fortes entre le nord et le sud), il est accueilli en France pour y recevoir une formation de parachutiste et apprendre à piloter.

Lorsqu’il rentre au Tchad à la fin des années 1970, il retrouve un pays qui n’a rien connu d’autre que la guerre, soit avec le voisin libyen, soit entre groupes armés de l’intérieur. Est-il dès cette époque repéré par les services français ? Toujours est-il qu’il retourne en France au milieu des années 1980 pour y suivre les cours de l’École de guerre. Nul doute que de nombreux liens se sont créés avec les « frères d’armes » qu’il a croisés pendant ce nouveau séjour. C’est une constante dans les relations franco-africaines : le sentiment d’appartenance à un même groupe est beaucoup plus fort chez les militaires que dans toute autre catégorie. Lorsqu’un coup d’État intervient dans un pays de l’ancien « pré carré », la première réaction de l’ambassadeur de France est de demander à son attaché de défense s’il connaît le putschiste. La plupart du temps c’est le cas, et cela facilite l’ouverture du dialogue.

Une fois installé au pouvoir, en 1990, Idriss Déby conserve son treillis sous ses costumes – traditionnel ou occidental – de président. L’une des meilleures illustrations de son obsession sécuritaire est à retrouver dans le détournement de l’accord « historique » qu’il avait passé avec la Banque mondiale en 1999 pour la construction de l’oléoduc Tchad-Cameroun, qui transportait le pétrole de Doba (Tchad) jusqu’au port de Kribi (Cameroun), soit sur 1 070 km.

L’épisode mérite d’être rappelé parce que, d’une part, c’était la première fois que la Banque mondiale apportait son aide financière (4,2 milliards de dollars) à un projet qui relevait du secteur privé (ExxonMobil, en l’occurrence) et, d’autre part, la première fois aussi qu’elle imposait une contrepartie « sociale » à l’État tchadien. Ainsi celui-ci s’engageait-il à consacrer 85 % des royalties issues de l’exploitation pétrolière de Doba (2,5 milliards de dollars sur 25 ans) à des investissements dans l’éducation, la santé, l’eau potable et les infrastructures routières dans les régions d’extraction et celles traversées par le pipe-line. Les 15 % restants pouvaient être affectés au budget de l’État.

Peu après la mise en service effective de l’oléoduc (2003), Idriss Déby modifia la clé de répartition au motif qu’il rencontrait des problèmes de trésorerie. Et, finalement, il consacra l’essentiel de ces nouvelles ressources à renforcer ses forces armées en matériel, en hommes et en formations militaires, afin de faire face aux incessantes attaques de rebelles qui menaçaient régulièrement son régime.

La conséquence dénoncée par de nombreuses ONG fut que les populations concernées ont été injustement privées de l’encadrement social qu’elles étaient en droit d’espérer. En revanche, l’armée tchadienne devint rapidement la mieux équipée et la mieux aguerrie pour affronter à la fois les rébellions internes mais aussi les menaces terroristes autour du lac Tchad et dans toute la bande sahélienne. D’une certaine manière, le G5 Sahel en touche les dividendes aujourd’hui…

Néanmoins, cette puissance de feu ne fut pas toujours suffisante pour effacer les inquiétudes qui planaient sur la capitale N’Djaména à chaque fin de saison sèche. En effet, la géographie – dont on sait depuis Yves Lacoste qu’elle sert d’abord à faire la guerre – a continué à dicter inéluctablement sa loi : la saison des pluies (de mai-juin à septembre-octobre) rend quasiment inaccessible toute la moitié sud du pays, dont N’Djaména. Pour renverser le président, il faut donc s’y lancer quand toute la brousse est sèche, entre janvier et avril. Et plus d’une fois Idriss Déby a été contraint de demander à la France de l’aider pour échapper à ses ennemis.

Certes, l’ancienne puissance coloniale n’intervenait plus comme dans les années 1960 et 1970 (et même 1980), c’est-à-dire directement et visiblement. Mais des renseignements étaient fournis, ou bien des avions survolaient les colonnes rebelles pour les impressionner comme ce fut le cas en janvier 2019 avec des appareils de Barkhane (dont on rappelle que le quartier général est basé à N’Djaména), voire pour les bombarder. Apparemment, lors de l’accrochage qui fut fatal à Idriss Déby le 19 avril 2021, la logistique française n’était pas loin et aurait repéré les colonnes du FACT.

Autocrate ou dictateur ?

C’est dire que les relations entre la France et le Tchad, déjà très complexes au lendemain de l’indépendance, sont restées placées sous le signe de la « coopération militaire ». De telle sorte que la société civile n’y trouve pas toujours son compte. Demeuré au pouvoir pendant plus de trente ans, Idriss Déby a pris ses aises avec les règles élémentaires de la démocratie. Comme plusieurs de ses pairs, il a joué avec la Constitution pour pouvoir effectuer plus de deux mandats consécutifs, et il s’est employé à museler l’opposition, y compris de manière brutale.

Fut-il un dictateur ou un autocrate ? Pour être intervenu dans ce pays devant des amphis ou dans des espaces publics à plusieurs reprises pendant l’année 2019, j’ai été surpris de la liberté de ton qui régnait dans mes auditoires, et à ma connaissance aucun des intervenants de l’époque n’a été sanctionné pour ses critiques, parfois vives, visant le régime en place. La presse n’est certainement pas totalement libre, mais certains titres sont loin de donner dans la griotique (un néologisme qui décrit l’art de la louange poussé à son paroxysme dans certains régimes et dans certaines presses de pays autocratique ou dictatoriaux africains) habituelle que l’on observe dans certains autres pays.

Bien que subjectif, le tableau qui précède est probablement celui qu’ont préféré retenir les gouvernements français qui traitent avec Idriss Déby depuis 1990. L’homme était censé assurer la stabilité dans la sous-région : il a longtemps maîtrisé la situation en Centrafrique, il a montré qu’il pouvait affronter Boko Haram dans le labyrinthe des îles du lac Tchad, et ses troupes ont toujours été les meilleures alliées des militaires français dans la zone sahélienne.

Il y avait néanmoins quelques fragilités dans l’édifice construit par le maréchal Déby. Sa réélection, quelques jours avant sa mort, n’a pas permis de publier les résultats détaillés de la consultation, mais il est probable qu’on aurait retrouvé les grandes lignes de la couverture cartographique réalisée par l’atelier de cartographie électorale de LAM.

La carte ci-dessous est particulièrement éloquente.

Christian Bouquet et Valérie Alfaurt LAMAuthor provided

D’abord elle illustre parfaitement le clivage nord-sud, qui n’a guère bougé depuis l’indépendance. Une autre carte proposée par le site de LAM montre le poids (léger) des opposants à Idriss Déby, qui sont arrivés en tête dans les régions du sud-ouest du pays.

Ensuite, le président sortant avait obtenu des scores étonnants dans certaines régions du nord : plus de 100 % des électeurs inscrits. En général, cela prête à sourire, mais ce n’est pas forcément frauduleux en raison du « vote nomade », qui permet aux populations mobiles de participer aux consultations électorales même si elles ne sont pas inscrites sur les listes. On trouve des cas semblables au Niger avec le « vote par témoignage ». Pour autant, cette disposition de la loi donne naturellement au parti au pouvoir des facilités pour bourrer les urnes.

Enfin, la carte affiche un fort soutien à Idriss Déby dans les régions qui lui sont traditionnellement favorables, mais dans lesquelles, paradoxalement, les colonnes rebelles circulent avec beaucoup de facilité. Lors de leur offensive menée en avril 2021, les forces du FACT (Front pour l’Alternance et la Concorde au Tchad), venues de Libye par le Tibesti, sont descendues jusqu’à Nokou, au Kanem. Cette passivité des populations locales, même si elles sont peu nombreuses dans cette zone désertique, tend à montrer que le chef de l’État ne bénéficiait pas forcément de la confiance des électeurs des zones traversées par les colonnes ennemies. Là encore, il n’est pas exclu que les urnes dans ces régions-là aient été remplies artificiellement lors du scrutin de 2016, et peut-être de 2021.

Et maintenant ?

Le rapport entre le vaillant soldat et la démocratie était donc ambigu, pour ne pas dire plus. La « communauté internationale », c’est-à-dire le groupe des dirigeants qui gouvernent le monde, n’a pas vraiment fermé les yeux sur ces écarts mais a préféré regarder ailleurs : l’homme était le garant de la stabilité dans son propre pays, mais aussi dans la bande sahélienne. La plupart des réactions qui ont suivi son décès le confirment, notamment celle de l’Élysée qui a regretté la perte d’un « ami courageux ».

Il reste à savoir ce que sera « l’après-Deby ». La configuration se présente mal, dans la mesure où l’on s’achemine vers une succession de nature monarchique tout à fait inconstitutionnelle. L’un des fils du maréchal, Mahamat Idriss Deby Itno (déjà général à 37 ans, après un passage au lycée militaire d’Aix-en-Provence) s’est retrouvé quelques heures après la mort de son père à la tête d’un Conseil militaire de transition, ce qui n’augure rien de bon en termes de gouvernance et de respect des droits humains. Là encore, la communauté internationale s’appuiera sans doute sur la « jurisprudence » Joseph Kabila (RDC, 2001), Faure Gnassingbé (Togo, 2005), ou Ali Bongo (Gabon, 2009), pour avaliser cette forme de continuité au mépris de la volonté populaire dont on ne saura pas ce qu’elle aurait décidé si elle avait été consultée.

D’autres interrogations planent sur cette transition : l’armée tchadienne, du moins les officiers qui suivaient aveuglément le père en raison de l’aura qu’il avait acquise lors de ses faits d’armes, resteront-ils unis autour du fils, ou bien certains seront-ils tentés de jouer une carte personnelle ? Dans un pays où les guerriers sont excellents mais très nombreux, il faudra être attentif à ce scénario.

Enfin, quelle que soit l’admiration portée par la France au passé militaire glorieux d’Idriss Déby, il lui faudra prendre en compte un principe de réalité concernant la situation économique du Tchad. En effet, le pétrole demeure la première ressource d’exportation avec une production de 140 000 barils/jour et représente 20 % du PIB. Longtemps fort bas, les cours du pétrole ont lourdement affecté le budget de l’État, et le FMI a dû promettre en janvier 2021 une enveloppe de 560 millions de dollars pour maintenir le pays à flot.

Au cours des prochaines semaines, on saura si le bras financier de la communauté internationale continue de regarder ailleurs… publié dans par  Dominique   Manga

               Auteur

  1. Christian Bouquet Chercheur au LAM (Sciences-Po Bordeaux), professeur émérite de géographie politique, Université Bordeaux Montaigne

26 Avr 2021

Vécus et points de vue sur la première vague de Covid-19 au Sénégal

Pour renforcer la réponse à la pandémie de Covid-19, le projet CORAF (coronavirus Anthropo Afrique), porté au Sénégal par le CRCF et TransVIHM dans le cadre du programme ARIACOV, analyse l’information en circulation dans les médias, ses interprétations et leurs effets sociaux, dans quatre pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre (Sénégal, Burkina Faso, Bénin, Cameroun). Au Sénégal, la composante VICOV s’intéresse aux « Vécus individuels et collectifs de l’épidémie de Covid-19 ». Des notes de synthèse périodiques permettent de diffuser les résultats de ces études.


Le premier cas de maladie à Covid-19 au Sénégal a été identifié le 2 mars 2020. La première vague de l’épidémie s’est étendue jusqu’à la fin du mois de novembre 2020, avec un pic épidémique vers le 15 août 2020 (semaine 33) [cf. figure ci-dessous].

Incidence hebdomadaire des cas de Covid-19 et repérage des périodes d’émergence des représentations et pratiques dominantes (mars – novembre 2020). IRDAuthor provided

Sur l’ensemble de cette période, environ 15 600 personnes ont été diagnostiquées positives et 325 décès ont été enregistrés. À partir de la déclaration du premier cas sur le territoire sénégalais, un ensemble de mesures sanitaires ont été mises en place. Ces mesures ont été progressivement ajustées – renforcées ou atténuées – sur la base de critères à la fois épidémiologiques (progression vs régression de l’épidémie) et sociaux (en fonction de leur acceptabilité collective et de leurs impacts sur la vie quotidienne).

La méthode d’enquête anthropologique retenue

Dès l’annonce de l’état d’urgence sanitaire, nous avons mis en place un dispositif d’enquête anthropologique pour documenter les impacts individuels et collectifs de la situation épidémique et des mesures sanitaires, afin d’en décrire et analyser les conséquences microsociales. Cette note présente une synthèse sur le vécu et les points de vue individuels et collectifs provenant de divers témoignages sur la première vague épidémique entre mars et novembre 2020.

Les informations sont issues de notes d’observations quotidiennes, sous la forme de « journaux de terrain », prises par dix enquêteurs initialement répartis entre Dakar, Kolda, Rufisque, Saint-Louis et Ziguinchor pendant la période de restriction des déplacements interurbains, puis élargis à Bignona, Dahraa, Kédougou, Koungueul, Matam, Sokone et Touba. Les observations concernent leur vécu, leur pratique et leur point de vue subjectif, ceux de leurs proches (parents et voisins), dans leur quartier ou plus loin dans le pays ou à l’étranger.

Cinq représentations et pratiques dominantes

L’analyse des observations révèle l’émergence successive de cinq représentations et pratiques dominantes, évoluant dans le temps, alors que se construit au fur et à mesure l’expérience individuelle et collective de la vie avec l’épidémie. Les moments d’apparition et de prédominance de ces représentations et pratiques par rapport à l’évolution épidémique sont indiqués sur la figure ci-dessus par les cadres rouges numérotés de 1 à 5.

1. L’emprise émotionnelle (2 mars au 23 avril 2020)

L’expérience épidémique est d’abord marquée par une attention majeure portée à toutes informations, nationales et internationales ; les bulletins quotidiens diffusés par le ministère de la Santé sont écoutés avec attention. Les réseaux sociaux électroniques occupent une place essentielle, y compris chez les personnes âgées en milieu urbain. L’inquiétude initiale cède à la peur, alimentée par le décompte quotidien des cas. L’expression « cas communautaire » nourrit la crainte d’une menace proche. Les mesures sanitaires sont strictement respectées au sein des logements. L’application de la consigne « Restez chez vous », assortie du couvre-feu, conduit nombre de personnes à une forme d’autoconfinement. L’attitude des personnes qui ne respectent pas les mesures sanitaires est critiquée, et conduit parfois à des dénonciations (y compris de religieux). Pendant cette période l’emprise émotionnelle guide une application parfois obsessionnelle des mesures préventives, alors que le nombre total de cas est encore limité (612 cas, 6 décès).

2. Le poids des contraintes (23 avril au 23 mai 2020)

Deux mois après le début de l’épidémie, commencent à émerger les premières expressions de saturation par rapport au flux d’informations. La situation épidémique n’est plus au centre des débats familiaux. Des doutes sont exprimés sur la véracité des informations. À domicile, les personnes sont moins attentives aux mesures sanitaires, le lavage des mains et l’usage du gel hydro-alcoolique sont moins fréquents. Néanmoins, l’allégement des mesures de santé publique annoncé le 11 mai 2020 par le président de la République, permettant la réouverture de tous les commerces et des mosquées, est jugé incohérent alors même que le nombre de cas n’avait jamais été aussi élevé que ce jour-là. Cette décision vient pourtant répondre au constat de l’impact économique des mesures sanitaires. Pour un nombre croissant d’individus, les contraintes économiques liées à la réduction des activités deviennent insupportables. L’impact des mesures sanitaires sur la vie quotidienne et les pratiques sociales est maximal, en particulier pour le ramadan.

3. La gestion de la maladie dans le secret (23 mai au 29 juin 2020)

L’épidémie progresse lentement pendant cette période : de 550 à 800 nouveaux cas et de 7 à 28 décès par semaine. Le 4 juin (semaine 23) la restriction des transports interurbains est levée à la suite de manifestations des transporteurs dans plusieurs villes du pays. Les classes d’examen sont rouvertes (25 juin ; semaine 26) et l’état d’urgence est finalement levé (30 juin, semaine 27). Le soulagement par rapport à l’impact économique est réel car de nombreux ménages « n’en peuvent plus ». Cependant, la levée de l’état d’urgence est interprétée par certains comme une forme d’abandon de la part des services publics, et cela alimente les récriminations contre l’État.

Des symptômes évocateurs ou des cas de maladie apparaissent dans l’entourage proche ou lointain des rédacteurs des journaux. Ces cas sont gérés dans le secret, parfois limité à quelques membres de l’espace domestique. De nombreuses personnes présentant les signes d’une infection virale rejettent les conseils d’aller faire un test, précisément par crainte du diagnostic de Covid et de ses conséquences (notamment l’isolement dans des centres de traitement). Elles mettent en œuvre une forme d’autodépistage (usage de parfum pour vérifier leur capacité olfactive) et diverses automédications, tout en appliquant des formes de distanciation physique à l’égard de leurs proches.

4. Le retour du social (29 juin au 5 octobre 2020)

Alors que l’épidémie demeure active, le désintérêt s’accroît. Ce n’est plus un sujet de débat dans les groupes de partage d’information sur les réseaux sociaux, comme si tout avait été dit. Une forme de lassitude s’est installée. Le hiatus entre le risque annoncé et le risque perçu semble légitimer la faible application des consignes sanitaires. Les précautions sur les distances physiques tombent, et cela rouvre la participation aux événements sociaux : mariages, baptêmes…

Les préparatifs de la fête de Tabaski (Aid el-Kebir) se traduisent par une intense activité d’échanges commerciaux et de déplacements à travers tout le pays, et la fête elle-même le 30 juillet (semaine 31) est vécue presque comme à l’accoutumée. Quinze jours plus tard, le pays enregistre 1 029 nouveaux cas (semaine 33), le plus grand nombre de cas de cette première vague, entraînant la réactivation de diverses restrictions. L’épidémie amorce ensuite une phase de décroissance pour des raisons non élucidées. L’attention va se concentrer sur le prochain événement national : le Magal de Touba (fête religieuse sénégalaise), qui rassemble habituellement de 3 à 5 millions de personnes. Une controverse se développe dans la presse pour ou contre son annulation. Le débat est repris dans les familles : afin de protéger les personnes âgées, des chefs de famille annulent leur déplacement et interdisent à leurs enfants d’y participer. Le Magal a lieu le 5 octobre 2020, diverses mesures sanitaires sont appliquées.

5. Un air de fin d’épidémie (5 octobre au 29 novembre 2020)

Un net ralentissement épidémique est constaté, aucun rebond post-Magal n’a été observé. La journée du 9 novembre enregistre 3 nouveaux cas, 0 décès, et plus aucun patient n’est hospitalisé en soins intensifs au niveau national. Dans les rues et les transports en commun, les mesures sanitaires sont délaissées, les masques ne sont portés que par crainte de contrôles de police. Dans les lieux publics, les dispositifs de lavage des mains sont à l’abandon, et à domicile plus aucune mesure n’est de mise. L’épidémie paraît effacée du quotidien : « Le corona n’existe plus », « Les gens sont passés à autre chose ». Quelques commentaires émergent à propos de la vaccination ; l’attentisme est de rigueur avec la crainte exprimée d’effets secondaires. Au Sénégal, on voudrait croire que l’épidémie est terminée. La deuxième vague épidémique qui débute en décembre va mettre à mal cet optimisme.

Quelques enseignements

L’analyse des observations révèle la nature, l’émergence et les transformations des représentations et des pratiques tout au long de cette première vague épidémique. Ces représentations et pratiques ne sont pas exclusives, elles s’associent et se combinent, variant en intensité et en influence en fonction des situations individuelles, des particularités sociales et épidémiologiques selon les lieux (villes et régions).

La mise en perspective de l’évolution du vécu – avec l’application des mesures sanitaires – et de la dynamique épidémique soulève un ensemble de questions autour des déterminants et de la temporalité de la mobilisation sociale. Dans le cadre du défi de santé publique que représente la réponse à une épidémie « par vagues », ces enseignements sur l’évolution des attitudes et des pratiques lors de la « première vague » peuvent contribuer aux réflexions sur les messages d’informations sanitaires à transmettre pour une remobilisation de la population lors les « vagues à venir ». Publié dans par Dominique Manga

(Source The Conversation)

                   Auteurs

  1. Bernard Taverne ) Anthropologue, médecin, Institut de recherche pour le développement (IRD)

  2. Gabriele -Laborde-Balen Anthropologue, Centre Régional de Recherche et de Formation à la prise en charge Clinique de Fann (CRCF, Dakar), Institut de recherche pour le développement (IRD)

  3. Khoudia Sow Chercheuse en anthropologie de la santé (CRCF)/TransVIHMI, Institut de recherche pour le développement (IRD)


Avec la contribution de : Alioune Diagne, Halimatou Diallo, Mariama Diedhiou, Fatou Diop, Maïmouna Diop, Seynabou Diop, Oumou Kantome Fall, Aminata Niang, Bintou Rassoul Top, Souleymane Sow.

24 Avr 2021

Plus de 100 migrants meurent dans un naufrage au large de la Libye : Après la tragédie au large des Canaries, l’ONU alerte sur la hausse continue des décès de réfugiés et de migrants en mer

Photo : L’Ocean Viking a retrouvé jeudi 22 avril l’épave de l’embarcation composée d’environ 130 personnes. Crédit : SOS Méditerranée / Flavio Gasperin

Environ 130 migrants sont morts dans le naufrage de leur embarcation au large de la Libye, a indiqué jeudi l’ONG SOS Méditerranée. Son navire humanitaire l’Ocean Viking, qui a retrouvé plusieurs corps près de l’épave, déplore l’absence de coordination des États européens, qui ont laissé les ONG et les navires marchands rechercher seuls ce canot.

« Aujourd’hui, après des heures de recherche, notre pire crainte s’est réalisée ». Dans un communiqué publié jeudi 22 avril, l’ONG SOS Méditerranée confirme le naufrage d’une embarcation composée d’environ 130 personnes au large des côtes libyennes.

L’Ocean Viking a passé plusieurs heures à sillonner la zone de recherche et de sauvetage (SAR zone) après avoir été alerté mercredi matin par Alarm Phone, la plateforme d’aide aux migrants en mer, de trois canots en difficulté en Méditerranée. Tous « se trouvaient à au moins 10 heures de notre position au moment de la réception des alertes », précise SOS Méditerranée.

Une membre de SOS Méditerranée recherche l'embarcation en difficulté, le 22 avril 2021. Crédit : SOS Méditerranée / Flavio Gasperini
Une membre de SOS Méditerranée recherche l’embarcation en difficulté, le 22 avril 2021. Crédit : SOS Méditerranée / Flavio Gasperini

« Nous avons recherché deux des embarcations, l’une après l’autre, dans une course contre la montre et par une mer très agitée, avec des vagues atteignant 6 mètres », ajoute le communiqué.

« Inaction des acteurs européens et libyens »

Une de ces embarcations, avec 104 migrants à bord, a finalement été interceptée mercredi par les garde-côtes libyens et renvoyée au port de Tripoli. Une autre composée d’environ 42 personnes est toujours portée disparue. La dernière, avec quelque 130 migrants, a été retrouvée vide par l’équipage de l’Ocean Viking jeudi soir. Au moins 10 corps ont été aperçus à proximité de l’épave, aucun survivant n’a été retrouvé.

« Ces morts ne sont pas un accident mais le résultat d’actions et d’inactions des acteurs européens et libyens », affirme dans un communiqué Alarm Phone. Alertés à de nombreuses reprises par la plateforme, les garde-côtes libyens n’ont pas voulu prendre la mer à cause des mauvaises conditions météorologiques. « Nous avons demandé une intervention toute la journée et ils ont refusé », rapporte l’organisation.

Les autorités européennes ont elles aussi été averties en amont. « La seule action entreprise a été le lancement d’un avion de surveillance de Frontex, sept heures après la première alerte, qui a retrouvé le bateau et informé toutes les autorités et navires marchands de la zone de la situation de détresse critique », précise Alarm Phone. Mais malgré le danger, les autorités européennes « ont rejeté la responsabilité de coordonner cette opération de recherche et ont désigné les autorités libyennes comme ‘compétentes' ».

« Est-ce cela l’héritage de l’Europe ? »

SOS Méditerranée accuse elle aussi l’Europe et la Libye. « Les États abdiquent leur responsabilité de coordonner les opérations de recherche et de sauvetage, laissant les acteurs privés et la société civile combler le vide mortel qu’ils laissent derrière eux. Nous pouvons voir le résultat de cette inaction délibérée dans la mer autour de notre navire », insiste l’ONG.

Safa Msehli de l’Organisation internationale des migrations (OIM) s’interroge également sur le rôle de l’Union européenne. « Est-ce cela l’héritage de l’Europe ? », a-t-elle réagi sur sa page Twitter. « L’humanité s’est noyée », continue la porte-parole de l’agence onusienne.

Ce drame intervient le lendemain de la découverte de deux corps, celui d’une femme et d’un enfant, retrouvés à bord du canot intercepté par les garde-côtes libyens.

Depuis le début de l’année, 357 migrants ont perdu la vie en Méditerranée centrale en tentant de rejoindre les côtes européennes à bord d’embarcations de fortune, selon les chiffres de l’OIM .

Après la tragédie au large des Canaries, l’ONU alerte sur la hausse continue des décès de réfugiés et de migrants en mer

© HCR/Markel Redondo
Le HCR et l’OIM mettent en garde contre l’augmentation continue des décès de réfugiés et de migrants en mer.

Après la récente tragédie en mer au large des îles Canaries, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ont appelé tous les Etats à renforcer les voies d’accès sûres et légales pour fournir des alternatives aux dangereuses traversées en mer.

Selon un dernier bilan, au moins 24 personnes sont décédées dans le nord de l’océan Atlantique lors d’une tentative de traversée maritime depuis les côtes africaines vers les îles Canaries, territoire espagnol et région ultrapériphérique de l’Union européenne.

Selon les informations préliminaires, les équipes espagnoles de recherche et sauvetage ont porté secours à une embarcation en détresse, qui avait été détectée durant l’après-midi du mardi 27 avril à environ 500 kilomètres au sud d’El Hierro, une île de l’archipel espagnol des Canaries. « Un hélicoptère de l’armée de l’air espagnole a retrouvé trois survivants seulement à bord du bateau, deux hommes et une femme, ainsi que 17 corps sans vie qui gisaient sur le pont », ont rapporté le HCR et l’OIM qui se sont dit attristés par ce drame dans un communiqué conjoint publié mercredi soi.

L’équipage de l’hélicoptère a hélitreuillé les trois survivants, qui souffraient de déshydratation sévère. Ils ont été par la suite transférés dans un hôpital sur l’île de Tenerife, vers laquelle la sinistre embarcation est également remorquée pour procéder à l’identification des personnes décédées.

Cette dernière tragédie au large des Canaries a été précédée d’une autre en mer Méditerranée centrale où au moins 130 personnes qui tentaient de se rendre en Europe par bateau sont mortes noyées la semaine dernière.

Selon les deux agences onusiennes, près de 200 personnes auraient déjà péri en mer cette année durant leur tentative de traversée vers les îles Canaries et sur l’itinéraire de la Méditerranée occidentale vers la partie continentale de l’Espagne. Parmi elles, près de 90 personnes, dont au moins huit enfants et six femmes, ont péri en mer durant leur tentative de traversée vers les îles Canaries.

Plus de 4.300 migrants et réfugiés sont arrivés aux îles Canaries par la mer depuis le début de l’année

Depuis le mois de janvier, plus de 4.300 migrants et réfugiés, y compris des enfants non accompagnés qui ont besoin de protection, sont arrivés aux îles Canaries par la mer. Les mauvaises conditions en mer à cette période de l’année et les longues distances à parcourir – allant de 400 kilomètres à plus de 1.500 kilomètres selon la localisation du point d’embarquement sur la côte de l’Afrique de l’Ouest – rendent cet itinéraire particulièrement dangereux.

« Des migrants et des réfugiés restent parfois bloqués en mer durant plusieurs jours à bord d’embarcations à la dérive sans nourriture ni eau potable », ont précisé le HCR et l’OIM.

Les deux agences onusiennes ont remercié les autorités espagnoles, l’établissement public chargé de la sûreté maritime dans les eaux espagnoles Salvamento Marítimo, et les forces espagnoles de sécurité pour leur travail de recherche et sauvetage en mer, qui sauve des vies. Entre le vendredi 23 et le dimanche 25 avril, les autorités espagnoles ont secouru plus de 200 personnes en mer au sud des îles Canaries.

Après cette dernière tragédie, le HCR et l’OIM ont appelé tous les Etats à renforcer les voies d’accès sûres et légales pour fournir des alternatives aux dangereuses traversées en mer. « Les Etats et tous les acteurs concernés aux niveaux international, régional et local devraient également intensifier leur coopération pour réprimer les réseaux de passeurs et de traite des êtres humains, qui exploitent sans relâche le désespoir et les vulnérabilités de migrants et de réfugiés », ont souligné les deux agences onusiennes.

108 migrants interceptés en mer en détention en Libye

Mercredi, 108 migrants interceptés en mer Méditerranée au large des côtes libyennes ont été ramenés en Libye par les garde-côtes du pays d’Afrique du Nord. « Ils ont tous été emmenés en détention, dont dix femmes et quatre enfants », a précisé la porte-parole de l’OIM à Genève, Sada Msehli.

« Nous soutenons que la détention arbitraire de migrants doit cesser », a rappelé sur Twitter le bureau de l’OIM en Libye.

 

 

Publié dans par Dominique Manga (source Info Migrants)

22 Avr 2021

2021, année décisive pour la protection et la restauration des forêts mondiales ?

La publication fin mars 2021 du bilan des déforestations pour l’année 2020 par le World Resources Institute est à nouveau alarmante.

Selon ce document, la perte de couvert forestier atteint les 25,8 millions d’hectares, soit plus de 0,6 % de la superficie mondiale des forêts, estimée à plus de 4 milliards d’hectares par la FAO (avec 45 % de forêts tropicales, 27 % de forêts boréales, 16 % de forêts tempérées et 11 % forêts subtropicales). Les forêts représentent environ 31 % de la superficie des terres émergées du globe.

Ce recul concerne tout particulièrement les forêts tropicales, où la perte atteint les 12,2 millions d’ha, dont 4,2 millions de forêts humides primaires – c’est 12 % de plus qu’en 2019 et ceci malgré le ralentissement de l’économie mondiale imposé par la pandémie.

Le Brésil constitue le pays responsable de la majorité des déboisements de forêts humides primaires (1,7 million d’ha), avec une augmentation de 25 % des destructions dans ce pays en 2020 par rapport à 2019.

Répartition des types de forêts dans le monde.

Les forêts, ces précieux « puits de carbone »

Toujours selon les données de la FAO, les forêts de la planète mobilisent environ 662 gigatonnes (Gt) de carbone en 2020 (contre 668 en 1990), avec une densité moyenne de 163,1 tonnes de C/ha en 2020 (contre 158,8 en 1990). La forêt constitue ainsi, avec le milieu marin, un des principaux « puits de carbone ».

La forêt, première solution contre le changement climatique, avec Jean Jouzel. (Reforest’Action/Youtube, 2019).

On le comprend bien, la destruction des forêts contribue à réduire cette fonction de fixation du carbone.

Or cette destruction se poursuit à un rythme accéléré : elle représente selon la FAO, 178 millions d’hectares de forêts (tous types confondus) pour la période entre 1990 et 2020 ; dans les régions tropicales, l’extension de l’agriculture et de l’élevage en constitue la cause principale.

Selon Global Forest Watch, de 2002 à 2020, il y a eu une perte de 64,7 millions d’hectares (M ha) de forêt tropicale humide primaire (soit une perte de 6,3 % de sa superficie) ; cela correspond à 16 % de la perte de forêt dans le monde.

Forêt tropicale protégée de la réserve naturelle nationale de La Trinité, en Guyane. Olivier Tostain/ECOBIOSCC BY-NC-ND

Les forêts sont également les victimes du changement climatique, en particulier les cyclones et tempêtes, les sécheresses et surtout les incendies.

La FAO avance le chiffre de 98 M ha de forêts touchées par les incendies en 2015. Au cours des dernières années, ce sont 18 M ha qui ont brûlé en Australie pour la période 2019-2020 et 21 M ha qui sont partis en fumée en Sibérie au cours des 6 premiers mois de l’année 2020.

Lutter contre la déforestation importée

Comment inverser ces tendances délétères ?

La première action à mener est évidemment d’agir sur la déforestation volontaire, en particulier celle des forêts primaires dans les zones tropicales, car ce sont ces forêts primaires qui abritent de loin la biodiversité la plus élevée.

Cela concerne tout particulièrement les États qui abritent ces forêts, mais également les pays importateurs des produits issus de la déforestation, dont l’Europe, considérée par le WWF comme responsable en 2017 de 16 % de la déforestation du fait de sa consommation de denrées issues des déboisements ; c’est ce phénomène que l’on appelle la « déforestation importée ».

La France a adopté en 2018 une stratégie nationale ambitieuse contre la déforestation importée, mais celle-ci peine à être mise en œuvre. Dans une récente communication, le WWF a identifié les produits importés par la France qui présentent le plus d’enjeux – et correspondant à une surface potentielle de déforestation annuelle de 5,1 millions d’hectares.

Infographie du WWF sur la déforestation importée. WWF

Avec d’autres ONG, le WWF a aussi proposé fin 2020 dix actions concrètes pour lutter contre la déforestation importée ; et l’UE devrait également proposer une loi cette année.

Débats autour de la « reforestation massive »

Une seconde action concerne la restauration et la reforestation des zones dégradées et déboisées. Dans ce domaine, le « défi de Bonn » adopté en 2011 a retenu l’objectif de restauration de 150 millions d’hectares de terres dégradées et déboisées d’ici à 2020. Objectif rehaussé à 350 millions d’hectares en 2014 lors du Sommet des Nations unies sur le climat… mais aussi reporté à 2030.

Ces mesures ont été approuvées à ce jour par plus de 100 gouvernements, organisations de la société civile et entreprises ; des engagements de restaurations et plantations ont été pris par 43 pays.

Mais des scientifiques se sont alarmés en 2019 des propositions de plantations monospécifiques – ne correspondant en rien à des forêts naturelles et n’en présentant pas les mêmes intérêts pour la biodiversité et le climat – faites par certains pays (le Brésil, par exemple, pour 19 M ha, soit 82 % de ses engagements de restauration).

En juillet 2019, une publication dans la revue Science avait fait grand bruit, estimant qu’il serait possible d’accroître la superficie forestière mondiale de 0,9 milliard d’hectares ; ce qui permettrait de stocker 205 Gt de carbone supplémentaires.

Mais dans un commentaire publié deux semaines plus tard, d’autres spécialistes ont considéré que ces estimations comportaient de nombreuses erreurs. Un erratum a fait suite à ces commentaires.

L’idée de « reforestation massive » a toutefois fait son chemin, reprise par exemple début 2020 par le Forum économique mondial de Davos, avec un projet de plantation de 1000 milliards d’arbres, avec l’objectif de capter l’essentiel des émissions de CO2.

Cette proposition a rapidement été considérée comme irréaliste, du fait d’erreurs d’évaluation et de l’impossibilité de réaliser de telles plantations sans impacter fortement terres agricoles et écosystèmes ouverts (comme les savanes).

Forêt tempérée protégée (frênaie-érablaie) des vallons des plateaux calcaires de Lorraine. Serge Muller/MNHNCC BY-NC-ND
Forêt boréale (sapinière à sapin baumier) à Saint-Pierre et Miquelon. Serge Muller/MNHNCC BY-NC-ND

Une année de mobilisation mondiale

En janvier 2021, le Sommet mondial sur l’avenir de la planète, le « One Planet Summit », a marqué le début d’une série d’évènements en faveur de la préservation de l’environnement et de la biodiversité en particulier. Cette quatrième édition aura notamment vu la relance du projet de la grande muraille verte du Sahel. L’Alliance pour la préservation des forêts tropicales aura également reçu une forte attention lors de l’événement.

En septembre prochain, se tiendra le Congrès mondial de la nature, organisé par l’UICN à Marseille ; puis en octobre, la conférence de l’ONU sur la biodiversité (COP 15) prévue à Kunming en Chine.

Un des objectifs de ces conférences est d’inciter les États à renforcer les superficies protégées et restaurées dans le monde, l’ONU ayant déclaré la décennie 2021-2030 comme celle de la « restauration des écosystèmes ».

Espérons que son futur bilan sera plus satisfaisant que celui de la décennie précédente, tant pour le climat que la biodiversité, aucun des 20 « objectifs d’Aichi » n’ayant été pleinement atteint.

Comment restaurer des centaines de millions d’hectares de forêts ?

Sur la thématique plus spécifique de la conservation et de la restauration des forêts, deux conférences internationales ont mobilisé scientifiques et décideurs en ce début d’année : la « Reforestation for biodiversity, carbon capture and livelihoods », à partir de Londres et le « Global Forest Summit », à partir de Paris.

La rencontre londonienne aura permis de présenter les 10 règles d’or devant guider les opérations de restauration des forêts ; elles avaient fait l’objet d’une récente publication.

Les dix règles de la reforestation.

Il s’agit de protéger prioritairement les forêts existantes ; travailler avec les populations locales ; maximiser la restauration de la biodiversité ; sélectionner la surface adéquate pour la reforestation ; privilégier la restauration naturelle ; choisir les espèces d’arbres qui maximisent la biodiversité ; utiliser des espèces d’arbres résilientes qui peuvent s’adapter au climat changeant ; programmer à l’avance ; apprendre en faisant ; rentabiliser les opérations.

Au Global Forest Summit de Paris (dont le mot d’ordre était « Protect faster, Restore stronger »), la priorité a été donnée à la protection des forêts subsistantes, soulignant la nécessité de stopper la déforestation puis de mener des opérations correspondant à de réelles restaurations de « forêts naturelles », différentes de plantations ligneuses monospécifiques à seul objectif de production ; il s’agissait également de développer des partenariats avec les acteurs des territoires concernés.

Co-organisatrice du Global Forest Summit de Paris, Reforest’action a financé depuis sa création en 2010 la plantation ou la régénération de plus de 11 millions d’arbres dans 30 pays dans le monde. De nombreuses autres structures interviennent dans de telles actions, en France en premier lieu l’Office national des forêts qui y gère près de 11 millions d’hectares de forêts publiques, dont plus de la moitié en Outre-mer (Guyane en tête).

Reportage sur une action de reboisement en région parisienne. (Département des Yvelines/Youtube, 2019).

Atteindre la neutralité carbone

Dans sa stratégie en faveur de la biodiversité, l’Union européenne a également affiché un objectif de plantation au cours de la prochaine décennie de 3 milliards d’arbres sur son territoire, en respectant les principes écologiques.

Il est toutefois évident que ce volet de restauration et surtout de plantation de forêts – très prisé actuellement par les entreprises au titre de la « compensation carbone » – ne doit pas se faire au détriment des efforts prioritaires nécessaires pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, indispensables pour espérer atteindre la neutralité carbone en 2050.

Ces efforts sont plébiscités par des mobilisations d’un nombre de plus en plus important de citoyens, à l’image en France de la Convention citoyenne pour le climat et de « l’Affaire du siècle ». L’enjeu n’est ni plus ni moins que les conditions de vie pour l’espèce humaine au cours de la deuxième moitié du XXIe siècle     Publié dans par Dominique Manga

              Auteur

  1. Serge Muller Professeur, chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (UMR 7205 ISYEB, CNRS, MNHN, SU, EPHE), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

14 Avr 2021

Thromboses atypiques après vaccination contre la Covid-19 : la piste de l’auto-immunité

Photo :Des anticorps à l’attaque d’un virus.

Commercialisé sous le nom de Vaxzevria, le vaccin anti-SARS-CoV-2 développé par le laboratoire pharmaceutique AstraZeneca en partenariat avec l’Université d’Oxford est actuellement particulièrement surveillé par les agences sanitaires de différents pays. Plusieurs personnes vaccinées ont en effet été victimes d’accidents vasculaires parfois mortels, causés par la formation de caillots sanguins survenus peu de temps après l’administration de ce vaccin.

Pour l’instant, l’OMS considère comme « plausible, mais non confirmée » l’apparition d’une forme rare de thrombose résultant de la vaccination par le vaccin d’Oxford-AstraZeneca, tandis que l’Agence européenne du médicament considérait « possible » l’existence d’un tel lien. En France, au 1er avril 2021, plus de 2 454 000 injections avaient été réalisées, et 12 cas de ces thromboses atypiques ont été documentés, entraînant quatre décès.

Parmi les pistes qui pourraient expliquer ces très rares effets secondaires figure celle d’une réaction auto-immune impliquant un messager chimique produit par les plaquettes sanguines, le facteur plaquettaire 4 (PF4).

Auto-anticorps et thrombose après vaccination anti-Covid

Le vaccin d’Oxford-AstraZeneca est basé sur un vecteur viral (ChAdOx1) dérivé d’un virus responsable d’infections respiratoires chez le singe (adénovirus de chimpanzé). Son ADN à été modifié afin que le virus ne puisse plus se reproduire dans les cellules qu’il infecte. On y a également inséré les instructions génétiques permettant de fabriquer la protéine Spike du coronavirus SARS-CoV-2. Une fois injecté, ce vecteur viral pénètre dans certaines cellules de la personne vaccinée, lesquelles vont alors produire des protéines Spike du SARS-CoV-2. Détectées par le système immunitaire, ces dernières induisent une réaction immunitaire dont l’organisme gardera la mémoire, et qu’il réactivera le jour où il sera infecté par ce coronavirus SARS-CoV-2.

Peu de temps après l’administration de ce vaccin, quelques personnes ont développé des thromboses atypiques. Elles sont en effet localisées dans des sites inhabituels – au niveau de certaines veines cérébrales notamment – et sont accompagnées d’une thrombopénie, c’est-à-dire une chute du nombre des plaquettes sanguines, ces cellules qui jouent un rôle majeur dans la coagulation. Il s’agit de pathologies très rares (de l’ordre de 1 cas pour 100 000 vaccinations), mais sévères avec plusieurs décès déjà déplorés.

Les investigations ont montré que le sérum des victimes de ces effets secondaires contenait des autoanticorps dirigés contre leurs propres plaquettes, et plus précisément contre le « facteur plaquettaire 4 » (Platelet Factor 4 – PF4), également dénommé CXCL4, un messager chimique qu’elles fabriquent. Or on sait que ce type d’anticorps est impliqué dans les thromboses survenant dans un autre contexte, celui des thrombopénies induites par l’héparine (substance produite par certains globules blancs de mammifères – l’héparine est isolée à partir de la muqueuse intestinale du porc – et utilisée comme traitement anticoagulant). Des anticorps anti-PF4 ont aussi été retrouvés occasionnellement dans d’autres situations cliniques dont le Covid-19 sévère.

Qu’est-ce que le facteur plaquettaire 4 ?

Le rôle principal des plaquettes est d’assurer l’intégrité des vaisseaux sanguins et d’arrêter le saignement lorsque ceux-ci sont endommagés. Ces petites cellules en forme de disque circulent dans le sang. Lorsqu’elles rencontrent une paroi vasculaire abîmée, elles s’« activent » : elles changent de forme et adhèrent à la surface du vaisseau tout en sécrétant le contenu des granules qu’elles contiennent.

Parmi ces granules figurent les alpha-granules plaquettaires, qui renferment d’importantes quantités de facteur plaquettaire 4. Cette protéine a pour caractéristique d’être porteuse de charges électriques positives. Lorsque les plaquettes sont activées, le PF4 qu’elles libèrent se lie rapidement à des molécules chargées négativement (molécules « anioniques »). L’héparine utilisée fréquemment comme traitement anticoagulant fait partie de ces molécules qui forment des complexes avec le PF4.

D’autres molécules anioniques exprimées normalement à la surface des cellules endothéliales qui bordent les vaisseaux sanguins fixent également le PF4 libéré par les plaquettes. Ces molécules appelées glycosaminoglycanes dotent les cellules endothéliales de propriétés anticoagulantes qui sont importantes pour éviter l’activation de la coagulation. Lorsque la formation d’un caillot est nécessaire, le PF4 contribue à la neutralisation de ces substances antithrombotiques endogènes et représente un des mécanismes par lesquels les plaquettes conduisent à une activation de la coagulation et la formation de thromboses. Le PF4 est donc un acteur important de l’hémostase, cet ensemble des phénomènes physiologiques affectant le sang et les vaisseaux sanguins prévenant ou permettant l’arrêt de l’écoulement du sang.

Quand un médicament anticoagulant provoque des caillots

Le PF4 joue un rôle central et délétère dans la thrombopénie induite par l’héparine. Cette affection sévère se traduit par la formation de caillots sanguins associée à une chute du taux des plaquettes suite à une injection d’héparine. Elle survient chez 1 à 5 % des patients recevant cet anticoagulant, généralement entre 4 et 10 jours après le début du traitement.

Ces thromboses paradoxales induites par l’héparine révèlent que le PF4 joue un rôle majeur dans la survenue de cette affection. La séquence des événements peut être résumée de la façon suivante :

  • Dans un contexte d’activation des plaquettes (suite à une infection, une intervention chirurgicale…), du PF4 est libéré en grandes quantités. L’administration d’héparine conduit à la liaison des molécules d’anticoagulant avec les molécules de PF4 ;
  • Ainsi associé à l’héparine, le PF4 devient immunogénique, c’est-à-dire qu’il déclenche une réaction immunitaire qui se manifeste par la production d’anticorps dirigés contre les complexes PF4/héparine. Ce phénomène correspond à une rupture de la tolérance naturelle vis-à-vis des protéines que nous synthétisons à l’état normal. En effet, notre système immunitaire ne réagit normalement pas vis-à-vis des produits de nos propres cellules et de leurs produits. Or certains anticorps s’attaquent aussi aux molécules de PF4 qui ne sont pas liées à l’héparine ;
  • Les anticorps anti-PF4 s’attaquent aux molécules de PF4 présentes à la surface ou au voisinage des plaquettes et des cellules qui tapissent les vaisseaux sanguins ;
  • Les anticorps anti-PF4 se lient aussi à des récepteurs pour les anticorps situés sur les plaquettes appelés FcgammaRIIA, ce qui les active ;
  • Des caillots se forment sous l’influence de l’activation des plaquettes et au contact des cellules endothéliales sur lesquelles sont également fixés les anticorps anti-PF4 ;
  • Les plaquettes recouvertes d’anticorps anti-PF4 sont éliminées de la circulation et meurent, ce qui contribue à la diminution du nombre de plaquettes.

Au final, il s’agit d’une situation paradoxale puisque l’administration d’un anticoagulant, l’héparine, entraîne la formation de caillots sanguins. Le diagnostic de cette complication du traitement par l’héparine est établi par la mise en évidence dans le sang d’une chute des plaquettes sanguines, de thromboses et la détection d’anticorps dirigés contre les complexes PF4/héparine.

Des phénomènes thrombotiques analogues associés à des taux bas de plaquettes et des auto-anticorps anti-PF4 ont été rapportés en l’absence d’exposition à l’héparine. Ces thromboses thrombopéniques auto-immunes non causées par l’héparine seraient déclenchées par des molécules anioniques d’origine bactérienne ou libérées par des cellules endommagées. Ces substances ont en commun d’interagir avec le PF4, de modifier sa conformation et de susciter une réaction auto-immune menant à la formation de caillots.

La survenue exceptionnelle de caillots associée à une chute du taux de plaquettes sanguines parfois observée 4 à 16 jours après l’injection du vaccin Vaxzevria évoque un phénomène de ce type.

Que se passe-t-il après injection du vaccin Vaxzevria d’AstraZeneca ?

Se pourrait-il qu’une réaction auto-immune anti-PF4 soit à l’origine des effets secondaires thrombotiques parfois observés après administration du Vaxzevria ? Cette hypothèse vient d’être confortée par la mise en évidence d’anticorps anti-PF4 activateurs de plaquettes dans le sérum de patients atteints.

Les mécanismes de cette réaction auto-immune post-vaccinale restent toutefois à élucider. L’implication possible du vecteur adénoviral a été évoquée en lien avec la capacité des adénovirus à activer les plaquettes. Elle conduit à des interrogations sur l’autre vaccin à vecteur adénoviral anti-Covid-19 disponible sur le marché européen, celui développé par Johnson et Johnson. L’activation des plaquettes pourrait aussi être liée à l’engagement de leur récepteur ACE2 par la protéine Spike codée par le vaccin.

Mais comment une injection intramusculaire pourrait-elle déclencher cette activation des plaquettes qui circulent dans le sang ? L’on sait que les cellules endothéliales du muscle sont une des cibles du vecteur adénoviral, lequel va donc induire leur production de la protéine Spike. Celle-ci pourrait donc se retrouver dans les vaisseaux sanguins bordés par des cellules endothéliales « transduites », c’est-à-dire infectées par le vecteur viral contenu dans le vaccin. Les plaquettes pourraient s’activer au contact de la protéine Spike et libérer du PF4. Ce PF4 pourrait se complexer avec des glycosaminoglycanes anioniques libérées suite à l’inflammation locale induite par le vaccin.

C’est ainsi que les actions combinées de l’adénovirus et de la protéine Spike agiraient de concert sur les plaquettes et les cellules endothéliales pour aboutir à la formation de complexes stimulant les lymphocytes B producteurs d’anticorps anti-PF4.

Identifier les facteurs de risque pour adapter la stratégie vaccinale

Compte tenu de l’extrême rareté de ces thromboses thrombopéniques, les recherches doivent porter sur l’identification des facteurs de risque individuels qui pourraient prédisposer certains sujets à développer ce type de réactions. Il s’agit notamment de facteurs de susceptibilité génétique.

Des pistes existent, entre autres, au niveau des récepteurs de surface qui diffèrent en effet d’une personne à l’autre, en raison de variations génétiques. S’ajoute probablement à ce facteur la présence de cellules immunitaires dites « mémoires » dont on sait qu’elles ont gardé l’information d’un contact antérieur avec le PF4. Elles sont de ce fait capables de générer une réponse immunitaire rapide et forte lors d’une nouvelle exposition.

Les semaines écoulées ont démontré l’efficacité de la pharmacovigilance internationale et la très grande capacité de mettre en évidence, parmi des millions de sujets vaccinés, l’existence d’une nouvelle entité clinique très rare. Même si l’ensemble des mécanismes impliqués n’est pas encore identifié, la découverte du rôle du PF4 et de l’auto-immunité dans la survenue de ces effets secondaires constituent des avancées majeures pour leur compréhension.

Ces thromboses sont exceptionnelles, leur diagnostic et prise en charge sont désormais standardisés. Ces nouvelles connaissances permettront de gérer la campagne de vaccination de façon efficace et sûre, afin de maintenir ou restaurer le climat de confiance indispensable à son succès . Publié dans par Dominique Manga (source The Conversation)

                                Auteurs

    1.  Michel Goldman  Chair professor, Université Libre de Bruxelles (ULB)

  1.  Cédric Hermans Chair professor, Université catholique de Louvain